Rsg Production

Salvation

 
Kurtuluş
 
Ours d’Argent (Prix du Jury) – Berlin

2026

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Deux clans. Deux communautés. Deux villages. L’un de bergers, perché sur la montagne, et l’autre de cultivateurs, en contrebas. Un passif ancestral subsiste entre le haut et le bas de cette géographie, une rivalité topographique, historique et sociale persiste au gré des générations comme l’angoisse séculaire des voisins. C’est l’histoire d’une communauté qui en arrive au point d’envisager de vivre sans l’autre.

Emin Alper nous plonge à nouveau dans une petite communauté turque qu’il explore comme un microcosme pour refléter le fonctionnement de tout un pays, voire des relations humaines et sociétales de manière plus générale. Il ne donne accès qu’au point de vue d’un des deux villages pour le disséquer de l’intérieur tel un laboratoire d’où il observe les mécanismes de la peur et les origines de la violence. Le réalisateur de « Burning Days » y explore les dessous de la terreur et, au fond, les racines du conflit en société à travers la fragile cohabitation de ces deux communautés siamoises. Aucun personnage n’est vraiment rendu attachant, tous étant plus ou moins antipathiques, dans ce qui s’impose avant tout comme un film d’étude qui s’attache à démontrer un phénomène loin d’être propre à cette situation. Ce n’est pas un récit qui se veut spécifiquement (et encore moins exclusivement) turc, mais au contraire qui tend bien plus vers l’universel et offre ainsi de fortes résonances politiques actuelles et historiques dans sa construction fantasmagorique d’un ennemi.

Or le mal s’accompagne toujours de sa justification morale. Qu’il s’agisse d’une légitime défense, souvent préventive d’ailleurs (« finissons-en, avant que cette guerre ne commence »), ou du sens de l’histoire, souvent directement issu de la volonté divine (ici, l’interprétation onirique), c’est toujours une violence qui nous dépasse, qui n’est pas de notre volonté ou de notre ressort. Cette légitimité passe de plus, souvent par des références au passé (ici, l’époque faste du grand-père) et d’une grandeur perdue qui n’attend qu’à revenir, une fois guidée. Le parallèle avec le terrorisme (que les personnages tentent pourtant de combattre ici) ou le fascisme du XXe siècle est donc assez clair. Que ce soit pour la religion ou d’autres formes de pouvoir plus séculaires, il y a une claire propension dans l’Histoire à attribuer son malheur à des « ennemis », à diriger les haines – qu’elles soient territoriales ou fantasmées – vers l’Autre, et de manière générale à exploiter les frustrations d’une population pour faire communauté au prix des autres.

Que ce soit dans l’opposition entre les chefs de village ou entre les cheikhs du village en question, la dynamique est toujours la même : entre un homme qui veut la paix et un qui veut la guerre, c’est toujours cette dernière qui prime dans une augmentation de l’animosité envers les minorités partout dans le monde, et une progression de la dimension génocidaire. La peur est alors vue comme le catalyseur originel. Et la terreur de toute une région n’est donc ici que la résultante de la peur d’un homme (de sa jalousie à sa paranoïa). Et même si les dits-terroristes ne sont jamais visibles dans l’intrigue, la menace qu’ils représente est, elle, bien omniprésente.

Drame implacable sous tension, « Salvation » s’impose tout autant pour son esthétique rocheuse à flanc de montagnes dans des paysages anatoliens filmés à la Sergio Leone, que pour sa mise en scène à la lisière du fantastique. Le cinéaste turc joue en effet d’une succession de rêves pour interroger la prophétie et l’embrigadement dans des rêves partagés qui reflètent à la fois l’état mental du protagoniste, les angoisses collectives de la communauté et l’aspect prémonitoire de la paranoïa. La maison du protagoniste et ses escaliers labyrinthiques servent également de métaphore pour des peurs et incertitudes que son regard perçant dissimule dans la nuit. Mais le plus remarquable reste la manière dont la réalisation laisse entrevoir dès le départ deux directions (notamment à travers la danse religieuse) en conflit permanent tout du long jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une seule, et qu’elle souligne alors subtilement les évolutions de la communauté à travers le déplacement du lieu saint, le jugement de l’érudition et une lutte entre haut et bas permanente (entre deux villages mais aussi entre hommes et femmes dans ce même village) qui mène au bord d’une folie où finalement la terreur devient contagieuse.

Raphaël Sallenave

 

Two clans. Two communities. Two villages. One of shepherds, nestled high in the mountains, and the other of farmers, below. An ancestral animosity lingers between the upper and lower parts of this landscape; a topographical, historical, and social rivalry persists through the generations, much like the age-old anxiety between neighbors. This is the story of a community that has reached the point of considering life without the other.

Emin Alper once again takes us into a small Turkish community, which he explores as a microcosm to reflect the workings of an entire country, if not human and societal relationships as a whole. He offers a perspective from only one of the two villages, dissecting it from the inside like a laboratory from which he observes the dynamics of fear and the origins of violence. The director of “Burning Days” explores the underbelly of terror and, ultimately, the roots of social conflict through the fragile coexistence of these two inseparable communities. No character is truly likable here, in what is first and foremost a study film that seeks to illustrate a phenomenon far from being unique to this situation. This is not a story that claims to be specifically (let alone exclusively) Turkish; on the contrary, it leans much more toward the universal and thus offers strong contemporary and historical political resonances in its phantasmagorical construction of an enemy.

Yet evil is always paired with its moral justification. Whether it’s self-defense – often preventive, for that matter (“let’s put an end to this before the war begins”) – or the course of history – often directly stemming from divine will (here, the dreamlike interpretation) – it’s always a form of violence that transcends us, that is beyond our control or our power. Moreover, this legitimacy often draws on references to the past (here, the grandfather’s golden age) and a lost grandeur that is just begging to return, once properly guided. The parallel with terrorism (which the characters are actually trying to combat here) or 20th-century fascism is therefore quite clear. Whether it be religion or other, more secular forms of power, there is a clear tendency throughout history to attribute one’s misfortune to “enemies”, to direct hatred – whether territorial or fantasized – towards the Other, and, more generally, to exploit a population’s frustrations to forge a sense of community at the expense of others.

Whether it is a conflict between village chiefs or between the sheikhs of that village, the dynamic is always the same: between a man who wants peace and one who wants war, it is always the latter that prevails, leading to increased animosity toward minorities around the world and an escalation toward genocide. Fear is thus seen as the original catalyst. And the terror gripping an entire region is, in this case, merely the result of one man’s fear – ranging from jealousy to paranoia. And even though the so-called terrorists are never visible in the plot, the threat they pose is, in fact, ever-present.

“Salvation” is a relentless, high-tension drama that stands out as much for its mountain-side aesthetics set against Anatolian landscapes filmed à la Sergio Leone, as for its direction, which borders on the fantastical. The Turkish filmmaker uses a series of dreams to explore prophecy and indoctrination through shared dreams that reflect both the protagonist’s mental state, the community’s collective anxieties, and the premonitory nature of paranoia. The protagonist’s house and its labyrinthine staircases also serve as a metaphor for the fears and uncertainties that his piercing gaze conceals in the night. But what is most striking is the way the film hints from the outset at two paths (especially through the religious dance) in perpetual struggle throughout, until only one remains, and then subtly highlights the community’s evolution through the shifting of the sacred site, the judgment of knowledge, and a constant struggle between high and low (between two villages but also between men and women within the same village) that leads to the brink of madness, where terror ultimately becomes contagious.

Raphaël Sallenave

Yellow Letters
Burning Days