L’Odyssée
The Odyssey
2026

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Tout est question de temps chez Christopher Nolan. Après l’avoir fusionné avec les atomes à Los Alamos, cette fois-ci le temps est désormais en ruines dans son adaptation de « L’Odyssée » d’Homère. Il y explore un temps perdu, celui du voyage, un temps figé, celui de l’absence, dans une épopée qui réinvente le langage visuel de ce mythe fondateur.
“Défier les Dieux”
Avec un marketing presque uniquement axé sur les dimensions techniques du film, il est clair que « L’Odyssée » se distingue de l’intégralité de la concurrence actuelle, non pas du haut de ses $250M de budget olympien mais bien pour son processus de tournage en décors naturels sur six pays européens et tout du long sur pellicule 70mm IMAX. C’est ainsi un film qui représente avant tout un défi technique titanesque. C’est non seulement le premier film tourné intégralement en IMAX, forçant l’équipe de Nolan à innover pour tourner des scènes que la taille et le poids de cette fameuse caméra empêchait jusqu’alors, mais mettre en scène un tel mythe à travers la volonté de réalisme et d’immersion de Nolan qui induit de n’utiliser que des effets pratiques, n’en est que d’autant plus impressionnant. Il nous embarque ainsi dans un grand voyage à des années-lumière des blockbusters d’Hollywood sur fonds verts dont la photo minérale de Hoyte van Hoytema et la B.O. gutturale de Ludwig Göransson créent une véritable expérience de salle ! La mise en scène imprégnée de réalisme offre des séquences viscérales à l’image des tempêtes de la mer Égée, ou de l’angoisse des boyaux du Cheval de Troie et de la terreur (notamment grâce à un sidérant travail sonore) de la grotte du cyclope. Il ose aller jusqu’au désagréable avec une remarquable scène de transformation chez Circé telle une plasticienne en furie, pour finir en apothéose avec la séquence de la Nekuia telle une armée des ombres qui prend vie sur une terre de désolation. Pour un cinéaste qui s’est avant tout distingué par son sens de la narration, ce film s’impose comme l’un de ceux qui démontrent le plus sa maîtrise artistique.

Si Nolan mise bel et bien sur le grand spectacle porté par un casting prestigieux peuplé de grands acteurs – même en rôles secondaires – et que son « Odyssée » rappelle certainement la grandeur des épopées du Hollywood d’antan à la « Spartacus », le ton est cependant loin d’être épique ou glorieux. Ce n’est pas un blockbuster qui cherche un renouveau de gigantisme, son point de vue reste intime sur les tourments de son protagoniste (et de sa famille). C’est un péplum anti-héroïque dont la légendaire ruse du héros ne fait que défier les Dieux et attiser leur colère. Le véritable sujet de cette « Odyssée » n’est ainsi pas l’ire de Poséidon au gré de l’infini retour à Ithaque d’Ulysse, mais plutôt sa mémoire et sa culpabilité. Au final, le sujet n’est pas l’impossibilité de rentrer chez lui, mais celle de redevenir lui-même. Derrière les créatures mythologiques, c’est bien le poids des morts, des remords et des choix passés qu’il affrontera sans relâche. Et en cela, cette « Odyssée » se distingue des classiques du genre où l’objectif du voyage est une conquête et l’exploit du héros change le monde quand ici il ne cherche qu’à le réintégrer. Pour le dire autrement, c’est une épopée dont le protagoniste réalise progressivement qu’il n’est pas un héros et cela se traduit visuellement par l’absence du symbole même des héros de Troie, Achille (dont on ne voit que l’armure vide suite à sa mort), mais aussi par la mise en scène d’Agamemnon quasiment toujours filmé de dos et dont on ne voit presque jamais le visage, dans une armure dont la silhouette rappelle celle d’un certain Vador et lui donne cette image de conquérant, cette allure de chef suprême va-t-en-guerre. Ici, les Grecs sont des bouchers sans pitié quand, rien qu’à la couleur de l’armure des Troyens, l’on perçoit qu’ils sont les gentils du conte qui est ici raconté par les vainqueurs et terrasseurs.

“La structure n’est rien si on en méprise le sens”
Mais raconter l’histoire sous cet angle implique de modifier la structure de l’œuvre originale, ce que Nolan réussit remarquablement avec une narration à nouveau non-linéaire qui parvient à juxtaposer les époques et les points de vue de manière toujours très fluide et claire. Sa trame éclatée retrace le parcours d’un Ulysse cherchant à recomposer une mémoire enfouie jouant à nouveau sur l’écoulement du temps entre des séquences s’étalant sur quelques heures et d’autres sur des années. Mais elle lui permet aussi de construire le suspense autrement pour le maintenir jusqu’à la fin sur une œuvre pourtant connue de toutes et tous dans une structure accumulant les enjeux à mesure que les 2h52 défilent à pleines voiles pour aboutir sur un dénouement à plusieurs niveaux. Ce récit fragmenté est aussi l’opportunité de multiplier les variations historiques du même épisode – à l’instar d’un mythe raconté à maintes reprises au fil des siècles – comme le piège du Cheval raconté une première fois dans sa dimension de gloire chantée avant d’être revue par d’autres personnages sous un angle plus sombre et désespéré. Et en revenant sur la prise de Troie comme un facteur déterminant de l’épopée tourmentée d’Ulysse, Nolan n’adapte certes pas l’Iliade et l’Odyssée dans la même histoire, mais il en fait un film qui a la portée des deux !
“Dix ans de rage s’étaient déversés en une nuit”
Mais si Nolan adapte la structure pour élargir son propos, il conserve néanmoins l’architecture des chants originaux s’ouvrant ainsi sur la Télémachie pour ne trouver son protagoniste-perdu qu’après un long prologue. Cette fidélité produit paradoxalement une certaine modernité qui se retrouve dans les thématiques qui se dégagent de cette adaptation : le poids du souvenir, l’expérience de la culpabilité et la reconquête d’une existence ordinaire après la guerre. Il en ressort ainsi plus les expériences humaines qui traversent cet éprouvant voyage que ses étapes en tant que telles dans une adaptation qui ancre à hauteur d’hommes son récit en ne montrant distinctement aucun Dieu. Même le visage de Tirésias n’est qu’à moitié discernable chez Hadès. Seule la déesse Athéna est clairement visible à Ulysse telle une présence spectrale. Mais alors pourquoi ? Comment Ulysse pourrait-il discerner clairement Athéna s’il ne peut le faire pour les autres Dieux ? Et c’est en répondant à cette question absolument jamais posée frontalement et qui n’apparaît réellement qu’une fois la réponse donnée, que Nolan livre sa plus belle idée d’adaptation en faisant de la déesse une allégorie de la conscience d’Ulysse.

Même s’il condense les étapes et enlève même quelques scènes-clés comme le dialogue avec Polyphème, il ajoute aussi certains éléments tels que le peuple des mers qui sert d’inversion cauchemardesque à l’hospitalité de Zeus, et amène progressivement une prise de recul et une prise de conscience du héros. Cette révélation finale qui modernise la traduction du mythe lui confère une dimension plus contemporaine et universelle au gré d’une morale pacifiste (un peu facile) qui souligne le caractère cyclique des guerres avec des civilisations qui auront toujours un nouvel ennemi, quitte à s’inventer des raisons. Ces réalisations du protagoniste aboutissent ainsi à de multiples révélations où cette épopée prend tout sens à la fois tragique et grandiose dans un final structuré à la « Oppenheimer » bien que la conclusion ne soit pas aussi forte que la révélation de réaction en chaîne.
“Je suis devenu la mort, le destructeur des Mondes ”
Christopher Nolan change donc à nouveau de cadre et de genre en s’attaquant après le biopic au film mythologique, mais il puise dans l’œuvre les thèmes qui lui sont chers – la responsabilité, l’oubli, le sacrifice et l’acte prométhéen – continuant de tisser un véritable fil d’Arianne sur les horreurs de la guerre (Dunkerque ; Oppenheimer) et le motif de l’impossible retour (Inception ; Interstellar ; Dunkerque). « L’Odyssée » s’inscrit en effet pleinement dans son propre univers à travers son travail sur le temps à la « Dunkerque » ou les parallèles entre ses protagonistes dans « Inception » et « Oppenheimer ». Ulysse et Cobb partagent ainsi cette inébranlable volonté de rentrer chez soi en défiant les lois du réel et du possible, quand Ulysse et Robert pensaient tous deux mettre fin à la guerre en laissant derrière eux une arme qui allait marquer l’Histoire et hanter leur héritage à jamais. Son « Odyssée » apparaît alors comme une étape parmi d’autres d’un voyage dans son univers, une variation de son style. Il fait donc de ce mythe millénaire une déclinaison du mythe nolanien.
Raphaël Sallenave
For Christopher Nolan, it’s all about time. After fusing it with atoms at Los Alamos, this time around time lies in ruins in his adaptation of Homer’s “The Odyssey”. He explores lost time – the time of the journey – and suspended time – the time of absence – in an epic that reinvents the visual language of this founding myth.
“Defy the Gods”
With marketing focused almost exclusively on the film’s technical aspects, it’s clear that “The Odyssey” stands out from all of the current competition, not because of its colossal $250 million budget, but rather because it was shot on location across six European countries and entirely on 70mm IMAX film. As such, it is a film that represents, above all, a titanic technical challenge. Not only is it the first film shot entirely in IMAX, prompting Nolan’s team to innovate in order to shoot scenes that the size and weight of this camera had previously made impossible, but bringing such a myth to life through Nolan’s commitment to realism and immersion – which means using only practical effects – makes it all the more impressive. He thus takes us on a grand journey light-years away from Hollywood blockbusters shot on green screens, where Hoyte van Hoytema’s stark cinematography and Ludwig Göransson’s guttural score create a truly immersive theater experience! The direction, steeped in realism, delivers visceral sequences such as the storms of the Aegean Sea, the anxiety within the bowels of the Trojan Horse, and the terror (through stunning sound design, in particular) of the Cyclops’ cave. He dares to go to unpleasant depths with a remarkable transformation scene at Circe’s – like a visual artist unleashed – culminating spectacularly with the Nekuia sequence, like an army of shadows coming to life in a land of desolation. For a filmmaker who has made a name for himself above all for his storytelling, this film stands out as one of his greatest demonstrations of artistic excellence.

While Nolan certainly goes for grand spectacle, driven by a prestigious cast filled with great actors – even in supporting roles – and while his “Odyssey” certainly brings to mind the grandeur of classic Hollywood epics like “Spartacus,” the tone is far from epic or glorious. This is not a blockbuster seeking to revive the era of grand spectacle; its perspective remains intimate, focusing on the torments of its protagonist (and his family). This is an anti-heroic peplum in which the hero’s legendary cunning only serves to defy the gods and fuel their wrath. The true subject of this “Odyssey” is therefore not Poseidon’s fury over Odysseus’s endless return to Ithaca, but rather his memory and his guilt. Ultimately, the issue is not the impossibility of getting back home, but the impossibility of becoming himself again. Behind the mythological creatures lies the weight of the dead, of remorse, and of past choices – a burden he will face relentlessly. And in this respect, this “Odyssey” stands apart from the classics of the genre, where the goal of the journey is conquest and the hero’s triumph changes the world, whereas here he seeks only to rejoin it. In other words, it is an epic in which the protagonist gradually realizes that he is not a hero – a realization conveyed visually not only by the absence of the very symbol of the heroes of Troy, Achilles (of whom we only see the empty armor following his death), but also by the portrayal of Agamemnon, who is almost always filmed from behind and whose face we almost never see, clad in armor whose silhouette recalls that of a certain Vader and gives him the image of a conqueror, the look of a warmongering supreme leader. Here, the Greeks are ruthless butchers, whereas just by the color of the Trojans’ armor, one can tell that they are the “good guys” in this story told by the victors and oppressors.

“Structure is nothing if people don’t respect its meaning”
But telling the story from this perspective requires altering the structure of the original poem, something Nolan manages remarkably well with yet another nonlinear narrative that successfully brings together different time periods and points of view in a way that remains consistently fluid and clear. Its fragmented narrative follows the journey of an Odysseus seeking to piece together a buried memory, once again playing with the passage of time as sequences span a few hours while others span years. But it also allows him to build suspense in a different way, sustaining it until the very end in a work that is, after all, familiar to everyone in a structure that builds tension as the 2 hours and 52 minutes fly by, culminating in a multi-layered pay-off. This fragmented narrative also provides an opportunity to explore multiple historical variations of the same episode – much like the way a myth is told again and again over the centuries – such as the Trojan Horse, first recounted in its celebrated glory before being revisited by other characters from a darker, more desperate perspective. And by revisiting the fall of Troy as a defining factor in Odysseus’s tumultuous epic, Nolan certainly isn’t adapting the Iliad and the Odyssey into a single story, but he does create a film that captures the scope of both!
“Ten years of rage poured into that city in one night”
But while Nolan adapts the structure to broaden his story, he nevertheless preserves the framework of the original verses, thus opening with the Telemachy and not introducing his lost protagonist until after a long prologue. Paradoxically, this faithfulness produces a certain modernity that is reflected in the themes that emerge from this adaptation: the weight of memory, the experience of guilt, and the reclaiming of an ordinary existence after the war. Thus, the human experiences that transcend this arduous journey are brought to the fore more than the journey’s stages themselves, in an adaptation that grounds its narrative on a human level by not clearly depicting any gods. Even Tiresias’s face is only half-discernible in the underworld. Only the goddess Athena is clearly visible to Odysseus, like a spectral presence. But then why? How could Odysseus clearly see Athena if he cannot do so for the other gods? And it is by answering this question – which is never raised directly and only truly becomes apparent once the answer is given – that Nolan delivers his most brilliant adaptation idea, making the goddess an allegory for Odysseus’s consciousness.

Although he condenses the stages and even omits a few key scenes (such as the dialogue with Polyphemus) he also adds several elements, such as the people of the seas, who serve as a nightmarish inversion of Zeus’s hospitality, and gradually leads to the hero gaining perspective and self-awareness. This final revelation, which modernizes the retelling of the myth, lends it a more contemporary and universal dimension through a (somewhat convenient) pacifist moral that emphasizes the cyclical nature of wars, in which civilizations will always find a new enemy – even if they have to invent reasons to do so. The protagonist’s realizations thus culminate in a series of revelations where this epic takes on a meaning that is both tragic and grand in an Oppenheimer-style finale, although the conclusion is not as powerful as the revelation of the chain reaction.
“I am become death, the destroyer of worlds”
Christopher Nolan thus shifts settings and genres once again, moving from the biopic to the mythological epic, yet he draws from the source material the themes he holds dear – responsibility, oblivion, sacrifice, and the Promethean act – continuing to weave a true Ariadne’s thread through the horrors of war (Dunkirk; Oppenheimer) and the motif of the impossible homecoming (Inception; Interstellar; Dunkirk). “The Odyssey” is, in fact, fully consistent with his own cinematic universe through its Dunkirk-style approach to time and the parallels between its protagonists in “Inception” and “Oppenheimer.” Odysseus and Cobb thus share this unwavering desire to find their way home by defying the laws of reality and possibility, just as Odysseus and Robert both believed they were ending the war by leaving behind a weapon that would go down in history and haunt their legacy forever. His “Odyssey” thus appears as just one more step in a journey through his universe. He thus turns this millennia-old myth into a variation on the Nolanian myth.
Raphaël Sallenave