Backrooms
2026

FR EN
De l’urbex qui se veut intelligent ? Ça se discute, et pas qu’un peu. Après des années d’attente pour les plus grands fanatiques de l’univers tentaculaire, labyrinthique (et pour beaucoup, horrifique) des espaces liminaux, voilà donc enfin un film se concentrant sur le concept liminaire le plus célèbre : les backrooms. Et le résultat en fait jacter plus d’un.
Les backrooms (ou arrière-salles, en français), c’est un ensemble infini de pièces jaunâtres vides, à la moquette et aux murs monochromes et un peu démodés, à l’éclairage peu chaleureux et bourdonnant, à l’architecture sommaire mais complètement absurde, où surgissent parfois des incongruités en matière d’ameublement – voire de population. Si tout est parti d’une bête photographie mal cadrée de 2003, prise dans un immeuble vieillot d’Oshkosh, dans le Wisconsin, puis republiée en 2019 sur 4chan agrémentée d’une légende abstraite, Internet s’est depuis totalement emballé. Ces espaces bilieux ne constituent désormais que ledit « Niveau 0 », puisque les backrooms se sont entre-temps considérablement élargies, avec des déclinaisons aussi fantasques que nombreuses. Les forums et réseaux sociaux fourmillent ainsi de visuels, de fichiers et de textes se rapprochant de près ou de loin à ce qui s’inscrit plus globalement dans une vaste mythologie autour de ce que l’anthropologue français Jean-Marc Augé définit comme des « non-lieux », c’est-à-dire des espaces transitoires, de passage, qui, vides de leurs habitants provisoires, peuvent susciter curiosité, malaise voire angoisse (des longs couloirs, par exemple).
Des vidéastes se sont bien évidemment emparés de cette creepypasta, et Kane Parsons (alias Kane Pixels) en fait partie. Son troublant court-métrage et son atypique série « The Backrooms », disponibles sur YouTube, ont ainsi fait le tour du monde. Jusqu’à interpeller les studios A24 qui, à hauteur de « seulement » dix millions de dollars, lui ont donné carte blanche. Jolie promesse, avec un bon casting (Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve en protagonistes) et surtout la construction d’un dédale [ir]réel de décors. Mais que vaut concrètement ce long-métrage que d’aucuns qualifient d’anthologie ?

Immense défi que de mettre sur grand écran un univers né sur le web, ne serait-ce que sur le plan photographique. Les backrooms et autres espaces liminaux ont presque toujours été représentés virtuellement par le biais d’images (parfois faussement) d’archives, de found footages, de ce qui s’insère dans ce que l’on appelle l’« horreur analogique », composée de photos et de vidéos de mauvaise qualité typiques des années 1990 et 2000. L’histoire, justement, se situe dans ces décennies afin de donner une légitimité aux séquences tournées au caméscope. Et elles sont nombreuses dans le film, puisque le socle des backrooms, c’est ce grain amateur, très régulièrement à la première personne, qui offre une immersion intrigante. L’atmosphère étrange des lieux est ainsi conservée, même lorsque la caméra passe à la troisième personne et prend le temps de se poser pour s’imprégner du surréel, de l’irrationnel et de l’oppressant de ces arrière-salles, quitte à rendre le monde extérieur et réel presque aussi faux et contrefait – avec par exemple des couleurs saturées et des espaces urbains qui paraissent dénoter. Visuellement, le long-métrage est donc impeccable, peut-être même un peu trop.
Néanmoins, c’est sur le plan structurel que « Backrooms » perd de sa substance, parce que précisément le film est structuré de façon trop lisse et conventionnelle pour la mythologie qu’il est censé représenter. Premièrement, le scénario se répète, avec deux découvertes et explorations similaires qui s’enchaînent : celle de Clark, puis celle de Mary, la première étant d’ailleurs vraiment mieux construite que la seconde. Deuxièmement, l’instillation d’une psychologie basique à travers la relation superficielle entre les deux personnages principaux est problématique, parce qu’elle réduit incommensurablement le champ des possibles non seulement pour les décors mais aussi pour les protagonistes eux-mêmes ; en d’autres termes, le monde des backrooms se cantonne à une forme de projection du mal-être et des traumatismes personnels alors qu’il est bien plus que ça. Troisièmement, la conclusion du long-métrage, qui est certes l’intégration d’un élément central de la série originelle de Kane Parsons, fait presque tache, car elle ôte une part non négligeable du mystère que revêt l’univers des espaces liminaux, mystère déjà abîmé par une scénarisation assez fragile et facilement tournée vers le complotisme.

Somme toute, c’est tout un pan de la philosophie des backrooms qui se perd à travers leur « cinématographisation ». Parce que ce monde est démesuré, le restreindre à un long-métrage vendu comme une porte d’entrée est une erreur. D’autres films qui ne se revendiquent d’ailleurs pas spécialement de la liminalité ou sont antérieurs à la formalisation de ce concept invoquent plus fidèlement l’ambiance des espaces liminaux : citons « Shining » en 1980, « Toys » en 1992 et « The Truman Show » en 1998. À l’inverse, des longs-métrages et des séries plus récentes qui usent plus frontalement des codes de la liminarité fonctionnent mieux, que ce soient « Severance » dont les couloirs blanc immaculé rehaussent l’étrange de l’intrigue, « Vivarium » dont le lotissement infini invite à une profonde remise en question de notre quête de stabilité, ou encore l’excellent « Exit 8 » qui pour le coup est certainement (à notre humble connaissance) la meilleure retranscription cinématographique des backrooms.
« Backrooms » n’est pas un film mauvais en soi. Outre, une nouvelle fois, une réussite technique indiscutable, il propose notamment une clef de lecture innovante et très bien mise en scène sur ce que peut représenter cette réalité alternative. Mais en tentant de rationaliser (et de simplifier) via le septième art un univers proprement irrationnel avec de surcroît des poncifs du cinéma d’horreur moins palpitants que ce que l’on peut trouver sur le Net, le rendu est quelque peu critiquable. Kane Parsons a malgré tout relevé un défi difficile et en ressort financièrement gagnant avec A24 ; espérons qu’il fera mieux pour la suite.
Axel Chevalier
Is this nothing more than some kind of urbex that claims to be sophisticated? That’s debatable – and not just a little. After years of waiting for the biggest fans of the sprawling, labyrinthine (and, for many, terrifying) world of liminal spaces, here is finally a film that focuses on the most famous liminal concept of all: the backrooms. And it’s got quite a few people talking.
Backrooms are an endless array of empty, yellowish rooms with carpeted floors and monochromatic, slightly outdated walls; uninviting, humming lighting; and a rudimentary yet completely nonsensical architecture, where incongruities in furnishings – or even in the people inhabiting them – sometimes pop up. It all started with a simple, poorly framed photograph from 2003, taken in an old building in Oshkosh, Wisconsin, and then reposted in 2019 on 4chan with an abstract caption – and the internet has been completely obsessed ever since. These bizarre spaces now constitute only what is known as “Level 0”, since the backrooms have since expanded considerably, with variations as whimsical as they are plentiful. Forums and social media are thus full of images, files, and posts that are more or less closely related to what is part of a broader mythology surrounding what the French anthropologist Jean-Marc Augé defines as “non-places”, that is, transitional spaces, places of passage, which, when empty of their temporary occupants, can arouse curiosity, unease, or even anxiety (long hallways, for example).
Video creators have, of course, taken on this creepypasta, and Kane Parsons (aka Kane Pixels) is one of them. His unsettling short film and his unconventional series “The Backrooms”, available on YouTube, have gone viral around the world. This even caught the attention of A24 Studios, which – for “only” ten million dollars – gave him carte blanche. It’s a promising project, with a strong cast (Chiwetel Ejiofor and Renate Reinsve in the lead roles) and, above all, the creation of an [un]real labyrinth of sets. But what is this film, which some describe as an anthology, actually worth?

Bringing a world born on the web to the big screen is a huge challenge, if only from a visual standpoint. Backrooms and other liminal spaces have almost always been depicted virtually through (sometimes fake) archival images, found footage, and what falls under the category of “analog horror”, featuring poor-quality photos and videos typical of the 1990s and 2000s. The story is set precisely during those decades to lend legitimacy to the sequences shot on a camcorder. And there are many of them in the film, since the foundation of the backrooms is this amateurish grain (very often shot in first person) which offers an intriguing sense of immersion. The strange atmosphere of these spaces is thus preserved, even when the camera switches to a third-person perspective and takes the time to linger, soaking in the surreal, irrational, and oppressive nature of these backrooms – even if it means making the outside, real world seem almost as fake and artificial, with, for example, saturated colors and urban spaces that seem out of place. Visually, the movie is therefore flawless – perhaps even a little too much so.
However, it is structurally that “Backrooms” loses some of its substance, precisely because the film is structured in a way that is too smooth and conventional for the mythology it is meant to convey. First, the plot becomes repetitive, with two similar discoveries and explorations following one after the other: Clark’s, then Mary’s – the former being, incidentally, much better built than the latter. Second, the introduction of simplistic psychology through the superficial relationship between the two main characters is problematic, because it immeasurably narrows the range of possibilities not only for the settings but also for the protagonists themselves; in other words, the world of the backrooms is confined to a form of projection of personal distress and trauma, when it is actually much more than that. Third, the film’s conclusion – which admittedly brings in a central element from Kane Parsons’ original series – stands out almost jarringly, as it strips away a significant portion of the mystery surrounding the world of liminal spaces, a mystery already undermined by a rather flimsy screenplay that veers too easily toward conspiracy theories.

All in all, a whole aspect of the concept of backrooms is lost in their translation to the big screen. Because this world is so vast, confining it to a feature film marketed as a gateway is a mistake. Other films – which, incidentally, do not specifically claim to explore liminality or predate the formalization of this concept – faithfully capture the atmosphere of liminal spaces: examples include “The Shining” (1980), “Toys” (1992), and “The Truman Show” (1998). Conversely, more recent films and series that make more direct use of the codes of liminality work better, whether it’s “Severance”, whose immaculate white hallways heighten the strangeness of the plot, “Vivarium,” whose endless housing development invites us to deeply question our quest for stability, or the excellent “Exit 8”, which is arguably (to the best of our knowledge) the best cinematic depiction of backrooms.
“Backrooms” isn’t a bad movie in and of itself. Aside from being, once again, an indisputable technical achievement, it offers an innovative and very well-staged interpretation of what this alternative reality might represent. But by attempting to rationalize (and simplify) a truly irrational universe through cinema – and doing so with horror movie tropes that are less thrilling than what can be found online – the result is somewhat open to criticism. Kane Parsons has nonetheless risen to a tough challenge and come out a financial winner with A24; let’s hope he does even better next time.
Axel Chevalier