Rsg Production

Le Cri des Gardes

 
(The Fence)
 
 

2026

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Sur un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest, le patron et un jeune ingénieur partagent une habitation provisoire derrière la grille de l’enceinte. La future épouse du chef de chantier arrive d’Europe le soir même où un homme élégamment habillé se présente à la grille pour exiger la restitution du corps de son frère, mort sur le chantier un peu plus tôt. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne le lui aura pas rendu …

Claire Denis adapte ici la pièce « Combat de nègre et de chiens » (1979-1983) de Bernard-Marie Koltès avec Isaach de Bankolé dans le rôle principal. L’acteur ivorien des récents « Muganga » et « The Brutalist » avait déjà beaucoup joué dans les pièces de Koltès, et c’est d’ailleurs dans une de ces représentations en 1987 qu’il rencontre la réalisatrice française qui lui propose de jouer dans son premier long-métrage « Chocolat ». Il continuera par la suite de jouer pour le dramaturge et la réalisatrice, mais n’avait jamais joué dans cette pièce-ci de Koltès. Ce choix d’adaptation et de casting est donc le fruit de destins croisés sur plus de quatre décennies.

La réalisatrice de « High Life » poursuit donc son travail sur l’Afrique après « Beau Travail » et « White Material », en restant au plus proche de la pièce, dans les limites d’un espace clos à la mise en scène assez minimaliste reflétant la simplicité ténébreuse d’un dispositif très théâtral : une mort, une conversation, une clôture. Elle y respecte l’unité de lieu (les quelques recoins d’un chantier perdu dans le désert) et de temps (une unique nuit étirée jusqu’à l’aube) ainsi que le double axe narratif de l’œuvre : la disparition d’un ouvrier noir & l’arrivée de la jeune épouse. Un corps en moins et un corps en plus.

Avec une caméra très fixe, elle y filme autant les corps que le vide de part et d’autre du grillage matériel et symbolique. A l’extérieur, un homme noir réclame un corps. A l’intérieur, l’homme blanc tente de gagner du temps, invoque une procédure, hésite entre politesse excessive et menaces déguisées. La dimension politique de l’œuvre se situe en effet dans le rapport à l’autre, plein de frustration et de haine. Ce face-à-face installe une tension continue dont le cadavre maintenu en hors-champ reflète la violence dissimulée et sous-jacente entre cet homme calme dans la pénombre et les occupants blancs du chantier comme désajustés face à la gravité de la situation. La présence de cette femme déstabilisée dans ce milieu, introduit une dissonance qui perturbe des équilibres en fait déjà précaires. En arrière-plan, se dessine ainsi la persistance d’un rapport (néo)colonial, du difficile dialogue qu’il perpétue, de sa brutalité et de ses rapports de domination.

Avec le « Le Cri des Gardes » – dont le titre vient de la communication nocturne en yoruba des gardes perchés sur les miradors et dont on ne sait jamais vraiment quelle allégeance ils privilégient – Claire Denis signe un thriller psychologique qui privilégie sa dimension troublante et intimiste à son caractère politique et colonial. Dans une belle photographie crépusculaire où l’esthétique travaille entre les ombres et les néons, elle creuse ses personnages (blancs) dans une subtile exploration qui ne dit pas tout explicitement et donne de beaux rôles à l’Américain Matt Dillon (Rusty James ; Proxima) face aux deux jeunes Britanniques Mia McKenna-Bruce (How to Have Sex) et Tom Blyth (Hunger Games).

Malheureusement le rôle ‘principal’ se retrouve plus traité comme une figure secondaire, relégué aux marges du chantier, derrière la grille. Or la mise en scène à l’écran entre champs-contrechamps et points de vue interne à la résidence des Blancs, de la droiture de tout instant de cette figure noire esseulée et immobile qui s’en tient toujours aux mêmes deux ou trois phrases face à des Blancs apeurés, en surnombre, armés et en position de pouvoir, ne réussit pas à transmettre la force politique de l’œuvre originale. Car cette force politique tient de la dimension symbolique de cette division permanente et omniprésente de l’espace scénique de part et d’autre de la grille. Malgré de bonnes idées d’adaptation (comme la prise de distance dans la nature du personnage féminin ou les flashbacks de jour introduisant un personnage), une esthétique soignée et de bons acteurs, le film peine donc à nous fasciner et marquer.

Raphaël Sallenave

 

On a huge public works construction site in West Africa, the boss and a young engineer share a temporary dwelling behind the perimeter fence. The site foreman’s future wife arrives from Europe on the very evening that an elegantly dressed man shows up at the gate to demand the return of his brother’s body, who had died on the site earlier that day. He will not leave the premises until it is returned to him…

In this film, Claire Denis adapts Bernard-Marie Koltès’s play “Black Battles with Dogs” (1979–1983), with Isaach de Bankolé in the lead role. The Ivorian actor, known for his recent roles in “Muganga” and “The Brutalist,” had already appeared frequently in Koltès’s plays; in fact, it was during one of these performances in 1987 that he met the French director, who offered him a role in her first feature film, “Chocolat”. He would go on to perform for both the playwright and the director, but had never played in this particular Koltès play. This choice of adaptation and casting is thus the result of four decades of intertwined paths.

The director of “High Life” thereby continues her exploration of Africa following “Beau Travail” and “White Material”, staying true to the play’s essence within the confines of a closed space with a fairly minimalist staging that reflects the somber simplicity of a highly theatrical setup: a death, a conversation, a fence. She respects the unity of place (a few corners of a construction site lost in the desert) and time (a single night stretching until dawn), as well as the work’s dual narrative threads: the disappearance of a Black worker and the arrival of the young wife. One body gone and one body added.

With a very still camera, she films both the bodies and the emptiness on either side of the physical and symbolic fence. Outside, a Black man demands a body. Inside, the white man tries to buy time, invokes procedure, and hesitates between excessive politeness and veiled threats. The political dimension of the work lies indeed in the relationship to the other, full of frustration and hatred. This face-to-face encounter creates a sustained tension, with the corpse kept off-screen reflecting the hidden and underlying violence between this calm man in the shadows and the white occupants of the construction site, who seem out of touch with the gravity of the situation. The presence of this unsettled woman in this environment introduces a dissonance that disrupts balances that were, in fact, already tenuous. This sets the stage for the persistence of a (neo)colonial relationship, the difficult dialogue it perpetuates, its brutality, and its power dynamics.

With “The Fence” Claire Denis delivers a psychological thriller that favors its disturbing and intimate dimension over its political and colonial aspects. In beautiful twilight cinematography where the aesthetic plays between shadows and neon lights, she delves into her (white) characters through a subtle exploration that doesn’t spell everything out explicitly, and gives strong roles to American actor Matt Dillon (Rusty James; Proxima) opposite the two young British actors Mia McKenna-Bruce (How to Have Sex) and Tom Blyth (The Hunger Games).

Unfortunately, the “main” character is treated more like a supporting role, relegated to the sidelines of the construction site, behind the fence. Yet the on-screen direction, with its shot-reverse-shots and internal perspectives within the white residents’ home – the unwavering integrity of this solitary, motionless Black figure who always sticks to the same two or three sentences in the face of frightened, numerically superior, armed, and powerful white people – fails to convey all the political strength of the original work. For this political impact stems from the symbolic dimension of this constant and ever-present division of the stage space on either side of the fence. Despite some good adaptation ideas (such as the distancing effect in the nature of the female character or the daytime flashbacks introducing a character), a sophisticated look and good actors, the film therefore struggles to captivate and resonate with us.

Raphaël Sallenave

Muganga
Hedda