Rsg Production

Love on Trial

 
恋愛裁判 – Renai saiban
 

2025/2026

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Une porte s’ouvre sur une salle de concert où un groupe d’adolescentes arrive et se prépare à monter sur scène. Dès sa scène d’introduction, « Love on Trial » suggère la mécanique trouble et malsaine qui sévit dans cet univers de la J-Pop : les cinq adolescentes de ce girls band vêtues de costumes kawaii dansent en parfaite synchro sur une chorégraphie métronomique, aussi bien épiée par leur producteur masculin que par une foule de jeunes hommes agités. Mais la sexualisation de ces jeunes femmes ne s’arrête pas là, une fois le concert terminé, elles rencontrent leurs fans segmentés en longues queues où chacun choisit sa chanteuse préférée, selon un trait de personnalité, un fantasme ou sa couleur préférée. Sans jamais les toucher, ces fans leur exprime leur adoration, leur passion et même leur amour. Ces jeunes filles sont des ‘idoles’ travaillant dans une industrie japonaise du divertissement particulièrement codifiée et régie par l’ultra-patriarcat de la nation nippone.

Le concept d’idole apparaît au Japon dans les années 1960 avant de s’ancrer dans la société et de se répandre en Asie, notamment en Corée du Sud avec l’avènement de la K-Pop. Le propre des ‘idoles’ c’est d’être des adolescents à l’image gaie, sympathique et innocente. Recrutés lors d’auditions organisées par des maisons de productions et des agences d’artistes, ces adolescent(e)s reçoivent une formation au chant, à la danse, à la comédie, mais aussi à des compétences plus comportementales comme la communication et la médiatisation. Puis, au sein d’un groupe savamment orchestré autour de différents traits de personnalités pour fidéliser un maximum les fans, elles se produisent sur scènes partout dans le pays au gré de mélodies, chorégraphies et paroles conçues par une équipe de production dans un style très codifié. Ces jeunes perçoivent un salaire – qui varie régulièrement en fonction de la popularité de l’idole – des agences d’artistes qui empochent les recettes de ces tournées et des nombreux produits dérivés qu’ils commercialisent à l’image de leurs ‘idoles’ en promouvant leur image parfaite (poids, hygiène, résultats scolaires …) dans les médias pour une fandom qui devient dévouée mais exigeante.

Les idoles doivent pour cela consacrer une importante partie de leur temps à tisser de forts liens avec leurs fans, lors des concerts, à l’occasion de rencontres régulières, ainsi que sur les réseaux sociaux. Le phénomène des idoles commercialise ainsi l’image de la femme entre un idéal de pureté et un fantasme de disponibilité qui les soumet à de strictes règles contraignant fortement leur vie privée. Bien que le terme soit mixte, les attentes ne sont pas aussi fortes pour les idoles masculines que féminines dont les libertés sont plus restreintes et la vie plus épiée. D’autant que leurs carrières sont brèves, et peuvent être anéanties par un scandale dont la presse à célébrités raffole. Préserver la réputation de pureté d’une idole est absolument primordial dans ce système au point que les tribunaux reconnaissent que « le travail d’une idole consiste uniquement à accroître sa communauté de fans ». Dans une société japonaise fortement dominée par les hommes, ces jeunes femmes sont ainsi vues comme des objets de fascination qui reflètent la violence sous-jacente de cette société.

Kōji Fukada dissèque ici cette culture singulière des ‘idoles’ en s’attardant sur cette économie de starification à l’excès à l’ère des réseaux et des streams, mais sans pour autant condamner l’ensemble de l’industrie et sans jamais juger ses personnages. Si le sujet aurait pu s’enfoncer dans une évidente satire et une critique acerbe, il cherche plutôt un juste milieu en s’adressant autant à un public étranger qu’à un public ayant baigné depuis l’enfance dans ce système. Pour cela, il ancre évidemment son récit dans un contexte japonais, mais y insuffle des thématiques très universelles sur l’amour, la solitude et la liberté, et porte un regard une nouvelle fois intimiste sur ses personnages. « Love on Trial » pose ainsi d’abord tout ce cadre sociétal avant de s’engouffrer dans une intrigue mêlant drame amical, romance contrariée et récit d’émancipation. C’est l’histoire d’une femme qui trouve sa voix au-delà du chant, portée par une performance toute en introspection de Kyōko Saitō dans un rôle exutoire – après avoir quitté le célèbre groupe Hinatazaka46 – dont l’ex-carrière d’idole permet de restituer toute l’authenticité des gestes, codes et attitudes de cette culture si particulière.

Nous entraînant dans une dynamique assez inattendue, l’intrigue construit deux contrastes successifs. D’abord entre deux pôles du monde de l’art japonais, avec d’un côté les chansons et stratégies commerciales imposées par les agences des idoles, et de l’autre l’art de rue qui s’autoproduit et dépend du public face à eux quand les premiers n’alimentent qu’une illusion de proximité avec leur public. C’est la confrontation de deux rapports à l’argent et à la création artistique. Deux mondes qui se heurtent. Tout comme lors du second contraste qu’introduit le film entre une première partie colorée & musicale aux couleurs chaudes et une seconde rigide & impersonnelle aux tonalités froides.

Le réalisateur du délicatement cruel « Love Life » insuffle sa tendresse et sa douceur habituelles au gré de longs plans qui laissent s’installer la vie dans un formidable sens du cadre et de magnifiques petites touches de poésie favorisant une atmosphère feutrée et sensible. Le cinéma de Kōji Fukada privilégie toujours la distance à l’effusion dans son étude des conflits humains pour souligner la mélancolie qui a, au fond, toujours été présente sur les visages dans cette plongée au cœur d’une exploitation humaine devenue une norme acceptée, et qui à travers sa caméra se mue en une critique murmurée.

Raphaël Sallenave

PS : le marketing du film rentre plus en détails sur la double nature du récit et les ressorts de l’intrigue ne mettant pas en valeur les directions parfois inattendues que prennent de la trame et du parcours personnel de la protagoniste.

 

A door opens onto a concert hall where a group of teenage girls arrives and gets ready to take the stage. From its opening scene, “Love on Trial” hints at the murky and unhealthy dynamics that plague the world of J-Pop: the five teenage members of this girl band, dressed in kawaii costumes, dance in perfect sync to a metronomic choreography, watched intently by both their male producer and a crowd of restless young men. But the sexualization of these young women doesn’t stop there; once the concert is over, they meet their fans, who are lined up in long queues where each person chooses their favorite singer based on a personality trait, a fantasy, or their favorite color. Without ever touching them, these fans express their adoration, passion, and even love. These young women are ‘idols’ working in a Japanese entertainment industry that is highly codified and governed by the ultra-patriarchal structure of Japanese society.

The concept of ‘idols’ first appeared in Japan in the 1960s before becoming firmly established in Japanese society and spreading throughout Asia, particularly in South Korea with the rise of K-Pop. What sets these ‘idols’ apart is that they are teenagers who project a cheerful, friendly, and innocent image. Recruited through auditions held by production companies and talent agencies, these teenagers receive training in singing, dancing, and acting, as well as in more interpersonal skills such as communication and media presence. Then, as part of a group carefully assembled around different personality traits to maximize fan engagement, they perform on stages across the country with melodies, choreography, and lyrics designed by a production team in a highly codified style. These young people earn a salary – which varies regularly depending on the idol’s popularity – from talent agencies that collect the revenues from these tours and the numerous merchandise items they sell in the image of their “idols,” promoting their perfect image (weight, hygiene, school results, etc.) in the media to a fandom that becomes devoted but also demanding.

This requires idols to devote a significant portion of their time to building strong bonds with their fans at concerts, during regular meetups, and on social media. The idol industry thus commodifies the image of women, positioning them between an ideal of purity and a fantasy of availability, which subjects them to strict rules that severely restrict their private lives. Although the term applies to both genders, expectations are not as high for male idols as they are for female idols, whose rights are more restricted and whose lives are more closely scrutinized. This is especially true given that their careers are short-lived and can be ruined by a scandal – something the celebrity press relishes. Preserving an idol’s reputation for purity is then absolutely paramount in this environment, to the point that courts recognize that “an idol’s job consists solely of growing her fan base”. In a strongly male-dominated Japanese society, these young women are thus viewed as objects of desire that reflect the underlying violence of that culture.

In this film, Kōji Fukada examines the unique world of idols, focusing on the economy of excessive starification in the age of social media and live streaming, yet without condemning the industry as a whole or ever judging his characters. While the subject matter could have led to obvious satire and scathing criticism, he instead seeks a middle ground, appealing to both international audiences and those who have been immersed in this culture since childhood. To achieve this, it naturally anchors its narrative in a Japanese context, yet infuses it with deeply universal themes of love, loneliness, and freedom, once again offering an intimate perspective on its characters. “Love on Trial” thus first establishes this societal backdrop before diving into a plot that blends friendship drama, doomed romance, and a journey of self-empowerment. It is the story of a woman who finds her voice beyond singing, brought to life by Kyōko Saitō’s deeply introspective performance in a liberating role – after leaving the famous group Hinatazaka46 – whose former career as an idol herself allows for the authenticity of the gestures, manners, and attitudes of this highly unique world to shine through.

Drawing us into a rather unexpected dynamic, the plot builds two successive contrasts. First, between two poles of the Japanese art world: on one side, the songs and commercial strategies imposed by idol agencies; on the other, self-produced street art that depends on the audience right in front of them, whereas the former merely fosters an illusion of proximity with their audience. It is a clash between two ways of dealing with money and artistic creativity. Two worlds colliding. Just as in the second contrast presented in the film: a colorful, musical first half with warm colors and a rigid, impersonal second half with cooler tones.

The director of the gently cruel “Love Life” infuses his usual tenderness and gentleness through long takes that allow life to unfold within a remarkable sense of composition and magnificent little touches of poetry, fostering a hushed and sensitive mood. Kōji Fukada’s cinema always favors distance over outpouring in its study of human struggles, highlighting the melancholy that has, deep down, always been written on the faces depicted in this exploration of a human exploitation that has now become the accepted norm – a reality that, through his lens, emerges as a whispered indictment.

Raphaël Sallenave

PS: The film’s marketing delves deeper into the dual nature of the story and the plot’s driving forces, failing to highlight the sometimes unexpected turns taken by the narrative and the protagonist’s personal journey.

Sweat
Love Life