Les échos du passé
In die Sonne schauen
(Sound of Falling)
Prix du Jury (exæquo) – Cannes
Best Director & Best Sound – Chicago
Best Director – Chicago
Silver Frog – Camerimage
Best Costume Design – European Awards
2025/2026

FR EN
Les Échos du Passé / Le Son de la Chute (Sound of Falling) / Elles regardent le soleil (In die Sonne schauen). Trois titres (un français, un international, un original) pour un seul et même film. Trois titres aux significations et interprétations très différentes. Parce qu’en réalité, ce premier, marquant, dense et dérageant long-métrage de la prometteuse Mascha Schilinski ne peut être synthétisé en quelques mots. Si vous aviez trouvé « Sirāt » d’Óliver Laxe assez spécial, disons que vous trouverez « Les Échos du Passé » très particulier – les deux ayant été récompensés d’un Prix du Jury ex-æquo lors du dernier Festival de Cannes.
« Sound of Falling », c’est tout d’abord un film à concept narratif à part entière. À quatre époques différentes espacées sur environ un siècle, quatre générations et plus spécifiquement quatre filles ou jeunes femmes (respectivement, dans l’ordre chronologique : Alma, Erika, Angelika et Lenka) traversent le temps. Leur quotidien est rempli de banalités – qui néanmoins pour certaines ne le sont plus du tout avec notre regard contemporain – mais aussi d’évènements plus ou moins tragiques suscitant des traumatismes profonds. Ce qui lie ces quatre femmes et leurs proches ? Leur lieu de vie : toutes habitent dans un même corps de ferme de l’Altmark (région historique du nord de l’Allemagne) qui se trouve à proximité d’une rivière.

« In die Sonne schauen » a toutefois la spécificité d’avoir une narration incroyablement fluide voire volontairement vague : les transitions d’une époque à une autre sont, notamment au début du film, difficilement identifiables malgré les changements de vêtements et d’objets du quotidien. L’on peut ainsi passer des années 1910 aux années 1980 sans apparent tracé scénaristique, et l’on alterne par conséquent de façon irrégulière entre chacune des quatre générations. Un bourdonnement – autant sonore que métaphysique – se fait cependant ressentir lors de chaque suture temporelle. Le son, justement, est de surcroît travaillé de façon à ce que les innombrables silences, les parsemées voix-off et les tumultes ambiants rehaussent ce sentiment de flottement. Flottement permanent que l’on retrouve autant dans les scènes liées à la rivière que dans ces nombreux instants de l’intrigue où le temps semble suspendu à une forme de décalage, de dissonance, de tension.
Car sans être fondamentalement explicite, « Les Échos du Passé » traite de la violence sous plusieurs formes – parfois physique, essentiellement psychique, et qu’elle soit sociale, familiale ou intérieure. Nombre de scènes heurtent, et non pas parce qu’elles sont méticuleusement mises à l’écran (les [quasi-]hors-champ y étant souvent pour quelque chose), mais parce les situations, les réactions, les regards, les non-dits frappent bien plus que les actions. L’image, de façon plus générale, en format 1,37:1, présente de surcroît des couleurs froides voire ternes, et ce paradoxalement avec des mises en scènes très picturales ; en d’autres termes, certaines scènes sont visuellement magnifiques mais scénaristiquement tragiques. Et l’onirisme n’est jamais très loin, puisqu’outre l’exposition de certains rêves et cauchemars des protagonistes, la réalisatrice n’hésite pas non plus à osciller entre pur réalisme et réappropriation fantasmée de certains évènements vécus par les héroïnes. La place de la photographie et du daguerréotype devient ainsi très symbolique, puisque cette impression « en papier » du réel éveille ou réveille des souvenirs déformés avec le temps en même temps que ces images.

Et là se trouve toute la thèse du long-métrage (que l’on retrouve plutôt bien dans son titre français) : tout environnement porte et réverbère les stigmates des évènements qui s’y produisent et s’y sont produits. Cette ferme de l’Altmark a de fait vu se succéder des générations de personnes (en particulier des femmes) au destin quelquefois misérable ou du moins peu enviable et qui progressivement se sont effacées dans l’enceinte de ces murs. Or, il y a des fulgurances de certains de ces épisodes, des décennies après : la caméra incarne par moments un impalpable spectre que parfois perçoivent nos héroïnes au détour d’un instant suspendu. Le film joue ainsi avec une panoplie de parallèles, que ce soient dans les dialogues (un simple « C’est chaud »), les mouvements des personnages (un placement de pieds) ou encore dans les relations inter-personnelles (les rapports de domination-soumission).
Cette imprégnation des mémoires, des souvenirs et des traumatismes par ces divers lieux qui restent – contrairement à ses habitantes – brouille ainsi les pistes mais instille une sensation perpétuelle de glauque, de morbide, de troublant, de malsain, où la vanité et la mort sont des véritables constantes – thématiques comme visuelles. Avec ce véritable et dense grain (de l’image, du son, du scénario, des sujets, des personnages) qui fascine autant qu’il dérange et ce pendant près de deux heures et demie, le film nous rappelle, sans réelle morale d’ailleurs, que la vie ne vaut pas toujours la peine d’être vécue. Plombant, certes, mais indubitablement innovant, frappant et… particulier.
Axel Chevalier
Echoes of the Past / Sound of Falling / Looking at the Sun (In die Sonne schauen). Three titles (one French, one international, one original) for a single film. Three titles with very different meanings and interpretations. Because in reality, this first, striking, dense, and disturbing feature film by the promising Mascha Schilinski cannot be summarized in a few words. If you found Óliver Laxe’s “Sirāt” quite special, let’s just say that you’ll find “Sound of Falling” very unique – both films were awarded a joint Jury Prize at the last Cannes Film Festival.
“Sound of Falling” is first and foremost a film with a unique narrative concept. Set in four different periods spanning approximately a century, four generations and, more specifically, four girls or young women (in chronological order: Alma, Erika, Angelika, and Lenka) travel through time. Their daily lives are filled with banalities – which, however, from our modern perspective, may not seem so banal – but also with events of varying degrees of tragedy that cause deep trauma. What connects these four women and their loved ones? Their place of residence: they all live on the same farm in the Altmark (a historic region in northern Germany) near a river.
However, “In die Sonne schauen” is characterized by its incredibly fluid, even deliberately vague storytelling: the transitions from one era to another are difficult to spot, particularly at the beginning of the film, despite changes in clothing and everyday items. We thus move from the 1910s to the 1980s without any apparent storyline, and consequently alternate irregularly between each of the four generations. However, a buzzing sound – both audible and metaphysical – can be felt at each temporal transition. The sound, in fact, is crafted in such a way that the countless silences, scattered voiceovers, and ambient noise enhance this feeling of floating. This permanent floating sensation is found both in the scenes related to the river and in the many moments of the plot where time seems suspended in a kind of shift, dissonance, or tension.

Although not explicitly explicit, “Sound of Falling” deals with violence in several ways – sometimes physical, mainly psychological, and whether social, familial, or personal. Many scenes are shocking, not because they are meticulously portrayed on screen (the quasi-off-screen elements often play a role here), but because the situations, reactions, looks, and unspoken words are much more striking than the actions. More generally, the picture (in 1.37:1 aspect ratio) feature cold, even dull colors, paradoxically combined with highly pictorial staging; in other words, some scenes are visually magnificent but tragic story-wise. And dreamlike imagery is never far away, since in addition to exposing some of the protagonists’ dreams and nightmares, the director also doesn’t hesitate to shift between pure realism and a fantastical reappropriation of certain events experienced by the heroines. The use of photography and daguerreotypes thus becomes highly symbolic, as these “paper” impressions of reality awaken or reawaken memories that have been distorted by time along with these images.
And therein lies the entire thesis of the movie (which is rather well reflected in its French title): every environment bears and reflects the scars of the events that take place and have taken place there. This farm in Altmark has seen generations of people (especially women) come and go, some with miserable or at least unenviable fates, who gradually faded away within these walls. However, decades later, some of these episodes still shine brightly: at times, the camera embodies an intangible specter that our heroines sometimes perceive in a suspended moment. The film thus plays with a range of parallels, whether in the dialogues (a simple “It’s hot”), the characters’ movements (the positioning of their feet), or even in their interpersonal relationships (of domination and submission).
This imprinting of memories, recollections, and traumas by these various places, which remain – unlike their inhabitants – thus blurs the lines but instills a perpetual feeling of gloom, morbidity, unease, and unhealthiness, where vanity and death are true constants – both thematically and visually. With its dense texture (in terms of image, sound, script, subjects, and characters) that is as fascinating as it is disturbing for nearly two and a half hours, the film reminds us, without any real moral, that life is not always worth living. Bleak, certainly, but undoubtedly innovative, striking, and… unique.
Axel Chevalier