Resurrection
狂野时代
Prix Spécial – Cannes
Artistic Contribution Award – Busan
2025

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Mais quel « monstre cinématographique » ! C’est par ces termes que Bi Gan, réalisateur de « Résurrection », qualifie indirectement son dernier long-métrage, massif et impressionnant. Difficile de décrire en un seul mot ce film tant il est riche, dense et frappant, mais nous allons tâcher de développer.
Intitulé « Les Temps Forts » en mandarin, « Résurrection » narre en cinq épisodes la traversée du XXe siècle par un personnage plusieurs fois réincarné à des époques différentes. Il s’agit d’un « Rêvoleur », l’un des rares êtres humains encore capables de vivre presque éternellement grâce aux rêves qu’ils font. Mais une femme, chargée de consigner ces Rêvoleurs, retrouve ce « monstre cinématographique » au seuil du trépas et cherche à comprendre les rêves de ce dernier avant qu’il ne disparaisse.
Plus qu’un tableau de la Chine continentale du siècle passé, « Résurrection » est un portrait de ces cents dernières années dans ce qui est aujourd’hui la République Populaire de Chine ; nuance subtile, certes. À travers une fresque envoûtante composée de cinq majeures et toutes magistrales séquences, le film esquisse les constances et les basculements tant philosophiques qu’existentiels d’un siècle entier dans un territoire à l’histoire immense.
Concrètement, chaque section du film décrit une époque où le Rêvoleur paraît perdre l’un de ses cinq sens : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat puis le toucher. Pour la vue, c’est l’effervescence de la jeune et fragile République de Chine post-impériale, dans les années 1910-1920. Pour l’ouïe, c’est l’inquiétude grandissante suscitée par la guerre civile et l’invasion japonaise, dans les années 1930-1930. Pour le goût, c’est le sentiment d’absurdité déclenché par le Grand bond en avant puis la Révolution culturelle, dans les années 1960-1970. Pour l’odorat, c’est l’arrivée fracassante du capitalisme sous les réformes économiques de Deng Xiaoping, dans les années 1980. Enfin, pour le toucher, c’est l’ultime nuit du XXe siècle, angoissante mais pleine d’espoirs en partie venus des territoires extra-continentaux (Hong Kong, Macao, Taïwan et le reste du monde), le 31 décembre 1999.

Chaque histoire prise indépendamment dans l’Histoire relève toujours d’une poésie émotionnelle, visuelle, artistique, somme toute cinématographique, à la façon d’une mise en abyme du septième art et des imaginaires qu’il nous transmet. La première séquence est ainsi un magnifique hommage aux débuts du cinéma muet, tandis que la dernière séquence témoigne d’une maîtrise absolue du plan-séquence. Bourré de détails et de références en tous genres le tout dans une structure à la fois claire et nébuleuse, « Résurrection » apparaît comme très conceptuel sur le plan narratif, mais il émerveille toujours quelqu’un pour telle ou telle prouesse cinématographique, la musique onirique de M83 accompagnant le public dans cette sublime et drôle de rêverie. C’est effectivement un « monstre cinématographique » à appréhender sous toutes les coutures, quitte à s’y perdre souvent, mais c’est aussi ça, « rêvoler » …
Axel Chevalier
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Une forme irréprochable. Un fond insondable.
Raphaël Sallenave
What a “cinematic monster”! That’s how Bi Gan, director of “Resurrection,” summed up his latest feature film, which is massive and impressive. It’s hard to describe this film in just one word because it is so rich, dense, and striking, but we’ll do our best to elaborate.
Titled “Wild Times” in Mandarin, “Resurrection” chronicles in five episodes the journey through the 20th century of a character who has been reincarnated several times in different eras. He is a “Deliriant,” one of the few human beings still capable of living almost eternally thanks to the dreams they have. But a woman, tasked with seeking out these Deliriants, finds this “cinematic monster” on the verge of death and seeks to understand his dreams before he disappears.
More than a picture of mainland China in the last century, “Resurrection” is a portrait of the last hundred years in what is now the People’s Republic of China; a subtle nuance, to be sure. Through a spellbinding epic divided into five main and masterful sequences, the film captures the philosophical and existential constants and upheavals of an entire century in a land of vast proportions.
In essence, each section of the film depicts a period in which the Deliriant appears to lose one of his five senses: sight, hearing, taste, smell, and touch. For sight, it is the bustle of the young and fragile post-imperial Republic of China in the 1910s and 1920s. For hearing, it is the growing anxiety caused by the civil war and the Japanese invasion in the 1930s. For taste, it is the feeling of absurdity triggered by the Great Leap Forward and then the Cultural Revolution in the 1960s and 1970s. For smell, it is the dramatic arrival of capitalism under Deng Xiaoping’s economic reforms in the 1980s. And finally, for touch, it is the last night of the 20th century, a night of anxiety but also of hope, partly coming from territories outside the mainland (Hong Kong, Macao, Taiwan, and the rest of the world), on December 31, 1999.

Each story taken independently in History is always an emotional, visual, artistic, and ultimately cinematic poem, like a mise en abyme of cinema itself and the imaginations it conveys to us. The first sequence is thus a magnificent tribute to the early days of silent film, while the last sequence demonstrates absolute mastery of the long uncut take. Packed with details and references of all kinds, all within a structure that is at once clear and nebulous, “Resurrection” appears to be highly conceptual in terms of narrative, but it never fails to amaze with its cinematic brilliance, while the dreamlike score by M83 takes the audience on a sublime and amusing journey of reverie. It is indeed a “cinematic monster” to be understood from every angle, even if it means often getting lost in it, but that’s also what “dreaming” is all about…
Axel Chevalier
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A flawless style. An unfathomable substance.
Raphaël Sallenave