Le Mage du Kremlin
(The Wizard of the Kremlin)
2026

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Alors que la guerre en Ukraine fait rage depuis maintenant quatre ans presque jour pour jour, sans réelle avancée ni sur le terrain ni à la table des négociations, la situation semble bel et bien convenir à une armée russe plus d’occupation que d’invasion, comme si l’ultime objectif n’était pas tant véritablement le gain de territoire, mais plutôt l’affaiblissement régional, le désordre géopolitique engendré, et le chaos institutionnel qui s’ensuit.
Dans ce contexte, le réalisateur français Olivier Assayas – notamment du double portrait « Sils Maria », du thriller international « Cuban Network » ou plus récemment de l’excellente et particulièrement atypique et auto-critique série « Irma Vep » – adapte avec son co-scénariste Emmanuel Carrère le roman-essai de Giuliano da Empoli publié en 2022 alors que la récente phase de guerre russo-ukrainienne éclatait. L’œuvre suit la trajectoire de Vadim Baranov, personnage fictif inspiré de Vladislav Sourkov, ancien conseiller politique de Vladimir Poutine, au terme d’une longue confession qui sert de fil rouge. Profil atypique, issu du monde de la culture et de l’art, Baranov raconte à la première personne son ascension au cœur du pouvoir russe, depuis les années 1990 jusqu’à l’affirmation d’un régime autoritaire vertical au sein duquel il théorise ce concept de ‘démocratie souveraine’. Chargé de la mise en scène du pouvoir, il conçoit la politique comme un théâtre permanent, fondé sur le brouillage entre vrai et faux, opposition et domination. Gouverner par le monopole de la subversion, par l’incertitude. Faire de la critique elle-même un outil de pouvoir, laisser les opposants (les plus bavards) sur scène pour mieux s’en servir (et assoir sa popularité). Baranov vit le théâtre politique intérieur et extérieur comme l’accomplissement de son parcours en tant qu’artiste. Selon ses propres dires, “pour les amateurs, la politique n’est pas un jeu, mais pour les professionnels, c’est le seul qui mérite d’être joué” … tout en se tenant à distance morale de ses actes.

C’est un film historique mais fictif qui offre une froide radiographie d’une exportation du chaos érigée en stratégie politique et d’une culture du désordre devenue mode de gouvernement en Russie et ailleurs, jusque dans certaines démocraties occidentales : Donald J. Trump ayant pour but ultime à l’heure actuelle une propagation du chaos et de l’instabilité dans des États démocrates où tout était justement parfaitement calme et apaisé et parmi les moins en crise économique, sociale, sécuritaire ou sanitaire. Mue par un certain sens de l’humiliation, cette philosophie politique remet le rapport de force sur le devant de la scène, à travers tout ce qui peut faire croire ou s’apparenter à de la force, et joue de manipulations à grande échelle non pas pour créer des divisions mais bien appuyer sur les divisions déjà présentes au sein de toute société : faire s’entrechoquer les opinions, les rages, les clivages, “tordre dans un sens puis dans l’autre” …
En nous ouvrant les portes d’un monde opaque et en proposant une réflexion intéressante sur les ressorts du pouvoir contemporain, « Le Mage du Kremlin » s’impose comme une adaptation particulièrement fidèle au livre qui flirte toujours avec la réalité jusqu’à croiser certaines figures secondaires toutes particulières comme Limonov ou Prigojine. Néanmoins Olivier Assayas relègue au second plan l’aspect perpétuel de la verticalité du pouvoir russe, et de la dimension cyclique du tsarisme à travers les trois générations de Baranov (grand-père et Russie impériale, père et Russie soviétique, et narrateur contemporain de Vladimir Vladimirovitch). Et surtout, il opte pour une fin différente ajoutant un aboutissement à cette démonstration fictivo-réaliste.
Cette fidélité extrême confère au long-métrage une dimension de reconstitution visuelle, flirtant sans cesse avec la réalité, en recoupant de nombreux événements historiques (où Assayas insère notamment quelques images d’archives). Les décors, pourtant contraints par un budget limité et une impossibilité de tourner en Russie, fonctionnent remarquablement et installent une crédibilité troublante sur près de trente ans d’histoire. Film de fond beaucoup plus que de forme. Assayas adapte surtout l’atmosphère glaciale du livre dans une mise en scène volontairement sobre, à la lumière froide, aux longs plans, et voix-off & flashbacks qui structurent un film très bavard, davantage préoccupé par son propos que par son illustration spectaculaire.

L’interprétation des personnages constitue néanmoins l’une des grandes forces du film avec un Paul Dano au jeu volontairement passif : son Baranov semble inchangé du début à la fin, le même visage ingénu traversant l’évolution d’un monde qui se referme, entre assurance et fragilité. Et c’est précisément cette non-évolution du jeu de ses débuts un peu perdu dans le monde de l’art à son apogée, parfaitement à l’aise sur l’échiquier politique, qui rend son personnage glaçant. Jude Law, dans le rôle périlleux du Tsar, ne disparaît jamais derrière Poutine mais rentre dans la peau de son personnage, de sa gestuelle, sa posture, ses silences et ses éclairs pour proposer une incarnation crédible de l’homme le plus craint de la pièce. Et enfin, Alicia Vikander affiche une liberté dangereuse en véritable reflet de l’échec personnel et sentimental du narrateur.
Racontée sous l’œil de ce conseiller, la succession d’événements historiques auxquels on assiste, n’en demeure donc qu’une interprétation de la réalité, par un personnage habitué à mentir – qui plus est, fictif – et qui s’adresse tout particulièrement dans cette confession aux lecteurs, spectateurs et citoyens occidentaux spécifiquement. « Le Mage du Kremlin » interroge (certes moins que le livre) ainsi la fascination du pouvoir dans une lecture historique et théorique fondamentalement biaisée et ambiguë. Si le discours russe sonne juste, il délivre en un sens le message que le pouvoir russe cherche justement à nous délivrer, et s’inscrit ainsi dans la stratégie de communication du Kremlin. Non pas dans le cadre d’une œuvre de propagande, mais plutôt d’une œuvre de fiction occidentale interrogeant son auditoire en renversant les rôles. En rendant ainsi la frontière entre réalité et fiction poreuse, il ne nous dit pas « tous ces faits sont avérés » mais plutôt « que pensez-vous de cette réalité-là ? ».
Raphaël Sallenave
With the war in Ukraine now raging for almost four years to the day, without any real progress either on the ground or at the negotiating table, the situation seems to suit a Russian army that is more focused on occupation than invasion, as if the ultimate goal were not so much to gain territory as to weaken the region, create geopolitical disorder, and cause institutional chaos.
In this context, French director Olivier Assayas – known for the double portrait “Sils Maria”, the international thriller “Cuban Network”, and more recently the excellent, particularly original and self-critical miniseries “Irma Vep” – adapts Giuliano da Empoli’s novel-essay, published in 2022 as the recent phase of the Russian-Ukrainian war was breaking out. The story follows the career of Vadim Baranov, a fictional character inspired by Vladislav Surkov, Vladimir Putin’s former political advisor, through a long confession that acts as the narrative backbone. An atypical figure from the world of culture and art, Baranov narrates in the first person his rise to the heart of Russian power, from the 1990s to the establishment of a vertical authoritarian regime in which he theorizes the concept of “sovereign democracy.” Responsible for staging power, he sees politics as a permanent theater, based on blurring the lines between truth and falsehood, opposition and domination. Governing through the monopoly of subversion, through uncertainty. Turning criticism itself into a tool of power, leaving opponents (the most vocal ones) on stage to better use them (and cement one’s popularity). Baranov views domestic and international political theater as the culmination of his career as an artist. In his own words, “for amateurs, politics is not a game, but for professionals, it is the only one worth playing” … all the while keeping a moral distance from his actions.

This is a historical but fictional film that offers a cold analysis of the export of chaos elevated to a political strategy and the culture of unrest turned into a governing principle in Russia and elsewhere, even in some Western democracies: Donald J. Trump’s ultimate goal at the moment is, in fact, to spread chaos and instability in blue states where everything was perfectly calm and peaceful and among the least affected by economic, social, security, or health crises. Driven by a certain sense of humiliation, this political ideology brings the balance of power back to the frontline, through anything that can be perceived as or resemble strength, and uses large-scale manipulation not to create divisions but to exploit those already there in any society: pitting opinions, anger, and divides, “twisting in one direction and then the other” …
Opening the doors to this obscure world and offering an interesting reflection on the dynamics of contemporary power, “The Wizard of the Kremlin” stands out as a particularly faithful adaptation of the book, which often borders on reality, even crossing paths with certain unique supporting characters such as Limonov and Prigozhin. Nevertheless, Olivier Assayas relegates to the background the perpetual verticality of Russian power and the cyclical dimension of tsarism through the three generations of Baranov (grandfather and imperial Russia, father and Soviet Russia, and narrator contemporary with Vladimir Vladimirovich). Above all, he opts for a different ending, adding a dénouement to this fictional-realistic demonstration.
This utmost faithfulness lends the film a visual reconstruction dimension, constantly playing with reality by intersecting numerous historical events (where Assayas inserts some archival footage). The sets, despite being constrained by a limited budget and the impossibility of filming in Russia, work remarkably well and lend a disturbing credibility to nearly thirty years of history. This is a film that focuses much more on substance than style. Above all, Assayas adapts the book’s chilling atmosphere with deliberately sober staging, cold lighting, long shots, voice-overs, and flashbacks that structure a very dialogue-heavy movie, more concerned with its message than with spectacular visuals.

The portrayal of the characters is nevertheless one of the film’s great strengths, with Paul Dano deliberately playing a passive role: his Baranov seems unchanged from beginning to end, the same naive face navigating the evolution of a world that is closing in on itself, between confidence and fragility. And it is precisely this lack of evolution in his performance, from his somewhat lost beginnings in the art world to his prime, perfectly at ease on the political stage, that makes his character so chilling. Jude Law, in the perilous role of the Tsar, never disappears into Putin but slips into the skin of his character, his gestures, his posture, his silences and his flashes of anger to offer a credible embodiment of the most feared man in the room. And finally, Alicia Vikander displays a dangerous freedom that truly reflects the narrator’s personal and emotional failure.
Told through the eyes of this advisor, the succession of historical events we witness remains nothing more than an interpretation of reality by a character accustomed to lying – and, moreover, a fictional one – who addresses Western readers, viewers, and citizens specifically in this confession. “The Wizard of the Kremlin” therefore questions (albeit to a lesser extent than the book) the fascination with power in a fundamentally biased and ambiguous historical and theoretical perspective. While the Russian discourse rings true, in a sense it delivers the message that the Russian government is seeking to convey to us, and is thus part of the Kremlin’s communication strategy. Not in the context of a propaganda piece, but rather a work of Western fiction that questions its audience by reversing roles. By blurring the line between reality and fiction, it does not tell us “all these facts are true” but rather “what do you make of this reality?”.
Raphaël Sallenave