On Falling
Best Director – San Sebastian
Best First Feature – BFI London
2025

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Pour son premier long-métrage, Laura Carreira met en scène Les Temps Modernes de Sisyphe en signant le portrait d’une immigrée portugaise préparatrice de commande dans un gigantesque hangar d’une entreprise d’e-commerce en Ecosse. Après avoir déjà réalisé un court-métrage sur le travail précaire (The Shift), la cinéaste installée au Royaume-Uni nous plonge dans un cauchemar de codes-barres qui révèle la face cachée du néolibéralisme : un travail répétitif et chronométré guidé par les bips d’une performance constamment évaluée, comparée et mise en concurrence pour être optimisée et ainsi booster une productivité dont les fruits échappent aux travailleurs. Son film montre ainsi remarquablement l’aliénation de tels métiers, l’infantilisation du management qui va avec, et la violence infligée aux humains qui subissent et font fonctionner un tel système dérégulé.
Si « On Falling » peut donc s’inscrire dans la veine des dernières œuvres de Ken Loach, ce n’est pas seulement un film social car c’est finalement moins un film sur cet emploi précaire-ci que sur la dimension psychologique et en particulier la solitude qu’il entraîne. C’est l’histoire d’une femme seule, déplacée, sans famille. Une immigrée isolée. Mais si la question de l’immigration est évidemment centrale à travers la colocation qu’elle partage avec d’autres travailleurs venus des quatre coins de l’Europe, qu’elle connaît à peine, et avec qui elle n’a que de brefs échanges dans une cuisine devenue l’unique espace commun de son univers. C’est plus la question du collectif dans ce système économique qui est au cœur du sujet tant elle évolue aussi bien au travail qu’à la maison dans un grand univers collectif dont chaque membre est coincé dans sa propre bulle individuelle. La dernière scène illustre ainsi parfaitement le dérèglement que nécessite et implique ce système pour favoriser et isoler les individualités dans ce collectif que représente cet entrepôt monumental et froid où la protagoniste ne croise jamais le moindre collègue, n’en connaît pas un seul et ne collabore jamais avec personne.

Chacun erre avec son chariot dans les allées avec pour seul compagnon de route, son appareil-scanner de codes-barres rythmant sa cadence compétitive. Et entre ces kilomètres parcourus en hangar et les soirées passées à regarder des vidéos et faire la lessive – car ni le temps ni les moyens d’avoir une vie sociale – son seul horizon c’est l’écran. Et sa seule expérience c’est l’abrutissement, d’abord au travail, puis sur le téléphone. Le téléphone représente alors le seul faible lien qu’elle a encore avec une vie qui semble exister à l’extérieur de sa bulle. « On Falling » se distingue donc comme un portrait minimaliste d’une femme saisie dans sa solitude et une spirale économique symbole d’une société malade dont l’efficacité repose sur une détresse cachée. C’est un portrait plein d’empathie et de retenue dont la fragile et farouche interprétation de Joana Santos absorbe toutes les émotions dans des yeux qui ne peuvent que sourire.
Si le film n’évite pas quelques longueurs, il évite néanmoins une trajectoire trop conventionnelle en créant un dispositif finalement beaucoup plus sensoriel que narratif où le récit réussit à faire partager et subir la solitude de sa protagoniste au spectateur. On ne la quitte en effet pas une seconde, elle est d’absolument tous les plans malgré un quotidien plus que morne, sans amis, presque sans vie. Et à travers un emploi extrêmement répétitif où elle ne parle, qui plus est, à personne, le film nous enferme alors dans ce récit quasiment sans dialogue sur son lieu de travail, qui réussit particulièrement bien à faire éprouver l’épuisement du personnage. Cela crée inévitablement une distance avec la protagoniste et réussit ainsi à rendre le film assez long et véritablement éreintant malgré sa durée relativement courte (1h45). Si le revers de la médaille d’une telle dynamique est bien sûr que le récit ne soit pas véritablement palpitant tout du long, c’est pourtant la grande force d’un film dont le dispositif narratif reflète in fine parfaitement son propos. « On Falling » non seulement montre sobrement, mais nous fait aussi expérimenter, comment ce système économique déshumanise et désunit par une productivité qui en silence condamne les corps et isole les âmes.
Raphaël Sallenave
For her first feature film, Laura Carreira directs Sisyphus’ Modern Times, depicting the life of a Portuguese immigrant who works as a picker in a huge warehouse for an e-commerce company in Scotland. Having already made a short film about precarious work (The Shift), the UK-based filmmaker takes us into a barcode nightmare that reveals the hidden side of neoliberalism: repetitive, timed work steered by the beeps of a performance that is constantly measured, compared, and set against others to be optimized and boost productivity, the benefits of which elude the workers. Her film remarkably shows the estrangement of such jobs, the infantilization of the management that goes with it, and the brutality inflicted on the people who endure and keep such a deregulated system running.
While “On Falling” may be in line with Ken Loach’s latest works, it is not just a social drama, as it is ultimately less about precarious employment than about the psychological dimension and, in particular, the loneliness it entails. This is the story of a woman who is alone, displaced, and with no family. An isolated immigrant. But while the issue of immigration is obviously key to the story, as she shares a flat with other workers from all over Europe whom she barely knows and with whom she has only brief contact in the kitchen, which has become the only shared space in her world. It is more the question of the collective in this economic system that is at the core of the subject, as she evolves both at work and at home in a large collective universe where each member is stuck in their own individual bubble. The final scene perfectly illustrates the disruption that this system requires and implies in order to promote and isolate individuality within the collective represented by this monumental, cold warehouse, where the protagonist never encounters a single colleague, knows none of them, and never works with anyone else.

Everyone wanders around the aisles with their shopping carts, their only companion being their barcode scanner, setting the pace for their competitive stride. And between the miles covered in the warehouse and evenings spent watching videos and doing laundry – because she has neither the time nor the money for a social life – her only horizon is the screen. And her only experience is mindlessness, first at work, then on the phone. The phone is then the only weak link she still has with a life that seems to exist outside her bubble. “On Falling” stands out therefore as a minimalist portrait of a woman caught in her loneliness and an economic spiral symbolic of a sick society whose efficiency relies on hidden distress. It is a portrait full of empathy and restraint, in which Joana Santos’ fragile and fierce performance absorbs all the emotions in eyes that can only smile.
While the film does have its share of slow moments, it nevertheless steers away from a conventional narrative by creating a structure that is ultimately much more sensory than narrative, where the story manages to share and convey the loneliness of its protagonist to the viewer. We never leave her side for a second; she is in absolutely every shot, despite her dreary daily life, friendless and almost lifeless. And through an extremely repetitive job where she talks to no one, the film traps us in this almost dialogue-free narrative in her workplace, which is particularly successful in conveying the character’s exhaustion. This inevitably creates a distance between the viewer and the protagonist, making the film feel quite long and truly exhausting despite its relatively short running time (105 minutes). While the downside of this approach is of course that the story isn’t particularly exciting all the way through, it is nevertheless the great strength of a film whose narrative device ultimately perfectly captures its message. “On Falling” not only demonstrates quite plainly, but also lets us experience how this economic system dehumanizes and divides through a productivity that silently condemns bodies and isolates souls.
Raphaël Sallenave