Rsg Production

La petite dernière

 
(The Little Sister)
 
Prix d’interprétation féminine – Cannes

2025

FR                   EN

 

Elle est la petite dernière et profite donc d’un peu plus de libertés au sein du foyer familial que ses deux sœurs aînées, elle est aussi la plus différente du trio, la plus taiseuse, la moins féminine et la meilleure élève. Elle s’adonne autant à ses prières qu’au football ou à ses études qu’elle prend très au sérieux. Au lycée, elle évolue dans un milieu plutôt masculin, elle parle et se fait respecter comme ses potes garçons, mais évite de se faire trop remarquer. Malgré une relation en cours, elle n’est pas franchement amoureuse et au fond d’elle-même, sans le moindre doute, elle sait. Mais d’où elle vient, c’est quelque chose de singulièrement compliqué à assumer et, pense-t-elle, impossible à exprimer. L’entrée à la fac et dans la vie citadine de la capitale parisienne, va lui ouvrir un nouveau monde bousculant ses certitudes et ses valeurs, et lui permettre, peut-être, de se libérer et de s’émanciper …

Si le troisième film derrière la caméra d’Hafsia Herzi, s’impose comme un récit universel à la fois dans sa dimension d’assomption existentielle et en abordant le sujet encore très tabou de la sexualité & de la religion, c’est avant tout un portrait. Adapté du roman autobiographique de Fatima Daas, « La petite dernière » dresse ainsi le portrait d’une jeune fille française, arabe, banlieusarde, musulmane et lesbienne. C’est le portrait d’une jeune femme déchirée entre sa foi et son désir, un fragment de vie qui explore la complexité de sa situation entre le lycée et les études, entre l’enfant et l’adulte, une intersection charnière d’exploration personnelle et de remises en question qui ici construit un cheminement intérieur sur une temporalité d’une année au gré d’ellipses saisonnières.

Après son César en février dernier pour « Borgo », Hafsia Herzi signe ici un beau film qui mêle une atmosphère naturaliste et romantique dans de beaux jeux de couleurs (notamment la nuit ou dans les bars) et sur une belle musique d’Amine Bouhafa. L’actrice-réalisatrice met beaucoup en valeur ses personnages à l’écran en filmant les corps avec amour et tendresse, et les larmes avec pudeur et douceur. Sa mise en scène se libère, à l’image de sa protagoniste, dès l’entrée à la fac avec moins de gros plans, et un personnage plus vu sous l’angle du groupe et de la foule. Si elle reprend bien certains codes de l’école d’Abdellatif Kechiche, là où ce dernier poussait à l’excès, elle, vire plutôt vers la nuance et l’épure dans une tonalité empreinte d’espoir.

Dans son film, on fait corps avec ce personnage principal aussi sensible et discret que fort et déterminé, que la jeune Nadia Melliti – dont c’est le premier rôle, découverte après un an de casting – incarne avec une rare intensité à travers ses doutes, ses hésitations et sa fragilité. Il y a peu du jeu d’Hafsia Herzi (Le Ravissement ; La Graine et le Mulet) dans cette première interprétation magnétique. C’est un personnage très renfermé qui se mure dans le silence à l’ombre de l’incompréhension – ou pire – du rejet de sa famille et de sa religion, à l’opposé d’un personnage beaucoup plus expressif qui représente aussi toutes les fissures que l’assomption de cette identité sexuelle et relationnelle peut causer dans une nouvelle subtile partition de Ji-min Park (Retour à Séoul).

« La petite dernière » s’impose ainsi comme un film vibrant et sensuel à la fois pudique et frontal qui se détache de « La Vie d’Adèle » et marque par son authenticité et sa sincérité. C’est un récit d’émancipation qui va toujours de l’avant, croquant ses personnages secondaires sans trop les développer pour illustrer le risque de cloisonnement et de double vie. S’il aurait peut-être pu plus explorer la difficile coexistence, conciliation et conjugaison entre religion et orientation, entre foi et désir ou entre tradition et liberté, ainsi que l’impact de ce choix silencieux sur la famille et le trio de sœurs, sa trame est néanmoins grandement réussie dans une narration qui nous embarque toujours vers l’inconnu et l’incertain, sans cliché, ni morale.

Raphaël Sallenave

 

She is the youngest and therefore enjoys a little more freedom within the family home than her two older sisters. She is also the most different of the trio, the quietest, the least feminine, and the best student. She devotes herself as much to her prayers as she does to soccer and her studies, which she takes very seriously. In high school, she’s in a rather masculine environment. She talks and earns respect like her male friends, but avoids drawing too much attention to herself. Despite being in a relationship, she is not really in love and deep down, she knows without a shadow of a doubt. But where she comes from, this is something singularly complicated to accept and, she thinks, impossible to articulate. Starting college and city life in the French capital opens up a new world for her, shaking up her beliefs and values, and perhaps allowing her to free herself and become her own…

Hafsia Herzi’s third film behind the camera stands out as a universal story, both in its existential acceptance and in its exploration of the still highly taboo subject of sexuality and religion, but above all, this is truly a portrait. Adapted from Fatima Daas’ autobiographical novel, “The Little Sister” paints the portrait of a young girl who is French, Arab, suburban, Muslim, and lesbian. It is the portrait of a young woman torn between her faith and her desires, a fragment of life that explores the complexity of her situation between high school and college, between childhood and adulthood, a turning point of personal exploration and questioning that here builds an inner journey over the course of a year, shaped by seasonal ellipses.

After winning a César Award last February for “Borgo”, Hafsia Herzi crafts a beautiful film that blends a naturalistic and romantic atmosphere with lovely color schemes (especially at night or in bars) and a delightful score by Amine Bouhafa. The actress-director really showcases her characters on screen, shooting bodies with love and tenderness, and their tears with modesty and gentleness. Her directing style becomes freer, like her main character, once she starts college, with fewer close-ups and more shots of her character as part of a group or a crowd. While she does borrow certain codes from the Abdellatif Kechiche approach, where the latter pushed things to excess, she tends towards nuance and simplicity in a tone imbued with hope.

In her film, we share an intimate connection with this main character, who is as sensitive and discreet as she is strong and determined. Young Nadia Melliti – in her first role, discovered after a year of casting – embodies this character with rare intensity through her doubts, hesitations, and fragility. There is something of Hafsia Herzi’s acting (The Rapture; The Secret of the Grain) in this first magnetic performance. She is a very withdrawn character who shuts herself away in silence in the shadow of her family’s and religion’s incomprehension – or worse – rejection, in contrast to a much more expressive character who also represents all the cracks that the acceptance of this sexual and relational identity can cause in another subtle interpretation by Ji-min Park (Return to Seoul).

“The Little Sister” stands out as a vibrant and sensual film that is both modest and forthright, setting itself apart from “Blue is the Warmest Color” and shining with authenticity and sincerity. It is a story of emancipation that moves steadily forward, sketching its secondary characters without developing them too much to highlight the risk of isolation and double life. While it could perhaps have explored more deeply the difficult coexistence, conciliation, and combination of religion and sexual orientation, faith and desire, or tradition and freedom, as well as the impact of this silent choice on the family and the trio of sisters, its storyline is nonetheless very accomplished in a narrative that always takes us into the unknown and the unsure, without clichés or moralizing.

Raphaël Sallenave

Retour à Séoul
Le Ravissement