Rsg Production

Chroniques d’Haïfa

 
Happy Holidays
 
Prix du Meilleur Scénario – (Orizzonti) Venise
Étoile d’Or – Marrakech
Meilleure Actrice – Marrakech
Alexandre d’Or – Thessalonique

2024/2025

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Quatre voix. Une maison. Une famille. Entre conflits générationnels, sociaux et individuels.

Après avoir observé le microcosme religieux de sa ville natale de Jaffa, le cinéaste palestinien Scandar Copti se penche sur Haïfa, une autre ville israélienne bien singulière – car réputée plus tolérante – où Juifs et Arabes cohabitent plus qu’ils ne vivent ensemble. En concentrant son récit sur une famille palestinienne bourgeoise et leurs différentes relations professionnelles, amicales et matrimoniales, il met en lumière deux sociétés patriarcales gouvernées par des normes traditionnelles où l’image d’une famille tient aussi bien à ses marques de réussite qu’à la réputation de l’un de ses membres. Deux sociétés qui se côtoient et se croisent dans un empire de la contrainte où les interdits et les haines transmis par chacune des cultures règnent sur les destins individuels.

Il met ainsi en scène plusieurs personnages attachants, tous confrontés à des difficultés personnelles et collectives dans un carcan sociétal, sans jamais les enfermer dans des postures trop simplistes, où le comportement de chacun raconte la dictature morale et les tensions omniprésentes. Sans porter de jugement, il évoque ainsi les formes d’oppression (qu’elles soient politiques, sociales ou culturelles) et en particulier l’enracinement des valeurs patriarcales qui amène les femmes elles-mêmes à les défendre, ainsi qu’en filigrane l’endoctrinement de cette société dès l’école.

Comme dans son précédent film, le réalisateur opte pour un récit choral multipliant les points de vue au gré de quatre chapitres qui donnent la possibilité au spectateur de nuancer le sens des événements. Cette structure où le spectateur n’est en effet pas omniscient en plongeant dans les enjeux d’un seul personnage à la fois, l’amène ainsi à faire l’expérience des événements lui-même à travers un point de vue subjectif et incomplet, ainsi qu’à tirer des conclusions peut-être hâtives qui seront ensuite démenties en passant d’un point de vue à l’autre. L’écriture est donc immersive et non-linéaire en faisant des retours en arrière pour croiser différentes trajectoires et révéler peu à peu les non-dits, secrets dévoilés et dissimulations qui maintiennent le fragile équilibre de cette famille.

Mais malgré un récit puissant et un scénario bien écrit, l’on peut se demander si une structure plus linéaire et moins fragmentée n’aurait pas rendu ce même récit encore plus fort (en particulier sur deux scènes de fins de chapitres qui auraient pu être absolument dévastatrices) en apportant plus de tension et de suspense sur la suite des événements alors que le choix est plutôt ici de questionner le spectateur sur les raisons et les circonstances de ceux-ci. Si ce format est certes révélateur de la complexité sociale et d’une cohabitation sans avenir, il semble également créer une certaine distance vis-à-vis de l’intrigue et donc peine à nous émouvoir pleinement.

Néanmoins cette écriture immersive est renforcée par un grand réalisme qui confère à cette fiction une dimension quasi documentaire, du tournage en caméras portées au plus près des personnages aux acteurs exclusivement non-professionnels, sélectionnés avant tout pour leurs points communs avec leurs personnages (professionnellement ou moralement). Ces derniers se sont en effet imprégnés de la vie privée de leurs personnages pendant près d’un an pour ensuite pouvoir réagir spontanément aux événements de l’intrigue sans suivre nécessairement le scénario. Cette méthode, véritable marque de fabrique du réalisateur, apporte ainsi une grande authenticité et de remarquables interprétations dans cette représentation nuancée de l’interdépendance entre une culture israélienne dominante et une ‘sous-culture’ palestinienne.

Raphaël Sallenave

 

Four voices. One house. One family. Between generational, social, and individual struggles.

After examining the religious microcosm of his hometown of Jaffa, Palestinian filmmaker Scandar Copti turns his attention to Haifa, another unique Israeli city – known for being more tolerant than others – where Jews and Arabs coexist rather than live together. By focusing his narrative on a middle-class Palestinian family and their various professional, friendly, and marital relationships, he highlights two patriarchal societies governed by traditional norms, where a family’s image depends as much on its signs of success as on the reputation of one of its members. Two societies that rub shoulders and intersect in an empire of constraint where the prohibitions and hatreds inherited from each culture reign over individual destinies.

He thus brings to life several endearing characters, all facing personal and collective hardships within a societal stranglehold, without ever confining them to overly simplistic roles, where the behavior of each character reflects the moral dictatorship and prevailing tensions. Without passing judgment, he thus addresses different forms of oppression (whether political, social, or cultural) and, in particular, the deep-rooted patriarchal values that lead women themselves to defend them, as well as the implicit indoctrination of this society right from school.

As in his previous film, the director adopts a choral narrative style, multiplying the points of view across four chapters that allow the viewer to nuance the meaning of events. This structure, in which the viewer is not all-knowing but is drawn into the struggles of one character at a time, leads them to experience the events themselves through a subjective and incomplete point of view, and to draw conclusions that may be hasty and later disproved as they shift from one point of view to another. The writing is therefore immersive and non-linear, going back in time to cross different trajectories and gradually reveal the unspoken words, secrets unveiled, and concealments that keep this family’s fragile balance alive.

But despite a powerful narrative and a well-written script, we wonder whether a more linear and less fragmented structure might not have made the story even stronger (particularly in two chapter-ending scenes that could have been absolutely shattering) by creating more tension and suspense about what happens next, whereas here the choice is instead to leave the viewer wondering about the reasons and circumstances behind these events. While this approach certainly highlights social complexity and a dead-end co-existence, it also seems to create a certain distance from the plot, making it difficult to fully engage with the story.

Yet this immersive writing is backed up by a strong sense of realism that gives this fiction an almost documentary-like feel, from the use of handheld cameras to film the characters up close to the exclusively non-professional actors, who were selected primarily for their similarities to their characters (professionally or morally). The actors in fact spent nearly a year immersing themselves in the private lives of their characters so that they could react spontaneously to the events of the plot without necessarily following the script. This method, a real trademark of the director, brings tremendous authenticity and remarkable performances to this nuanced portrayal of the interdependence between a dominant Israeli culture and a Palestinian “subculture”.

Raphaël Sallenave

200 Mètres
No Other Land