En Première Ligne
Heldin (Late Shift)
Best Cinematography – German Camera Award
2025

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Si la Suisse est saluée à l’international pour la qualité de son système de santé, cette réputation pourrait bien être mise à mal par la pénurie imminente de soignants dont le pays souffre, tout comme nombre de ses voisins occidentaux. La France connaît d’ailleurs elle-aussi une pénurie similaire avec notamment une baisse de 40% du nombre de candidats aides-soignants ces quatre dernières années alors que la part de la population ayant plus de 75 ans aura doublé entre 2020 et 2030. Et dans la mesure où à l’image de ses voisins européens, le pays helvète compte 74% de femmes parmi ses employés à temps plein dans les hôpitaux (bien que le ratio soit nettement plus équilibré chez les médecins, on compte nettement plus d’infirmières que d’infirmiers), le débat revêt alors également une dimension féministe. Pour mettre en lumière ces défis majeurs que rencontre un secteur hospitalier en manque de moyens et en sous-effectif, la scénariste et réalisatrice suisse Petra Volpe nous plonge ici en apnée dans une garde de fin de journée du point de vue d’une infirmière dévouée arpentant inlassablement les couloirs de son service d’oncologie, une urgence chassant l’autre, en tentant d’apporter humanité et chaleur à chacun de ses patients.
La crédibilité du rôle principal était donc essentielle tant le film nous embarque avec elle dans le rythme effréné de son quotidien. Leonie Benesch (Le Ruban Blanc ; La Salle des Profs) porte ainsi le film par sa présence naturelle, juste dans sa posture, précise dans ses gestes, réussissant à nouveau à incarner véritablement et complètement ce personnage dont on épouse le point de vue. Écrit au cordeau avec d’intelligents dialogues à la fois cohérents et limpides, c’est un film clinique, très documenté et minutieux dans sa quête d’authenticité jusque dans ses décors où rien n’est laissé au hasard, fort d’une scénographie très maîtrisée rendant claire l’architecture des lieux pour nous faire vivre avec elle les péripéties de la protagoniste et nous faire ainsi ressentir sa course contre la montre perpétuelle.

« En Première ligne » s’impose ainsi comme le récit d’une bataille viscérale qui nous fait vivre l’intensité des situations en quasi temps réel avec une caméra portée et toujours en mouvement lors de nombreux plans-séquence qui transmettent une tension constante et un rythme haletant à l’image de la vigilance permanente de son personnage. Cette cadence crescendo et cette dimension immersive qui ne nous laisse que peu de répit dans ce huis-clos hospitalier forgent un film d’urgence parfaitement orchestré par la cheffe-opératrice Judith Kaufmann (Corsage ; La Salle des profs) et le monteur Hansjörg Weissbrich (5 septembre ; She Said ; 7500), sans oublier la belle composition d’Emilie Levienaise-Farrouch (Sans jamais nous connaître ; L’évaluation).
Petra Volpe signe ici une œuvre d’utilité publique qui rend avant tout hommage au petit personnel en première ligne qui tient l’hôpital public à bout de bras et se bat pour la survie de la société, dans un film idéalisant la profession à travers un personnage qui aime son métier et l’exerce par vocation à l’image du titre original (‘héroïne’). Si son choix laisse certaines problématiques de côté, elle prend le temps de s’attarder sur l’énorme responsabilité du métier et de faire émerger la singularité de chaque patient en entrecroisant petits et grands drames intimes pour conclure sur une magnifique scène finale venant boucler la boucle sur le poids moral que portent sur leurs épaules ces travailleurs de l’ombre. Parmi ce que le cinéma social peut offrir de plus puissant, c’est un film humain et poignant !
Raphaël Sallenave
While Switzerland is internationally acclaimed for the quality of its healthcare system, this reputation could well be undermined by the imminent shortage of healthcare workers that the country is experiencing, as are many of its western neighbors. France is also experiencing a similar shortage, with a 40% drop in the number of nursing assistant candidates over the past four years, while the share of the population over 75 will have doubled between 2020 and 2030. And since, like its European neighbors, Switzerland has 74% women among its full-time hospital employees (although the ratio is much more balanced among doctors, there are significantly more female nurses than male nurses), the debate then also takes on a feminist aspect. To highlight these major challenges facing a hospital sector that is understaffed and poorly funded, Swiss screenwriter and director Petra Volpe takes us on a breathless journey through a late shift from the perspective of a devoted nurse tirelessly pacing the corridors of her oncology ward, rushing from one emergency to the next, trying to bring humanity and warmth to each of her patients.
The credibility of the lead role was therefore essential, as the film takes us along with her in the frantic pace of her daily routine. Leonie Benesch (The White Ribbon; The Teachers’ Lounge) drives the film forward with her natural presence, her precise gestures, and her accurate posture, once again truly and utterly embodying this character whose point of view we embrace. Sharply written with intelligent dialogue that is both coherent and clear, this is a clinical film, well-researched and meticulous in its pursuit of authenticity, right down to its sets, where nothing is left to chance. Its masterful scenography clearly conveys the architecture of the setting, allowing us to experience the protagonist’s trials and tribulations alongside her and feel her perpetual race against time.

“Late Shift” stands out as the story of a visceral battle that allows us to experience the intensity of the situations almost in real time, with a handheld camera that is always in motion during multiple long uncut shots, conveying constant tension and a breathless pace that mirrors the character’s unwavering vigilance. This crescendo rhythm and immersive dimension, which leaves us little respite in this closed hospital setting, create a film of urgency that is perfectly crafted by cinematographer Judith Kaufmann (Corsage; The Teachers’ Lounge) and editor Hansjörg Weissbrich (September 5; She Said; 7500), along with Emilie Levienaise-Farrouch’s (All of us Strangers; The Assessment) beautiful score.
Petra Volpe delivers a work of public value that above all pays tribute to the frontline staff who keep public hospitals running and fight for the survival of society, in a film that glorifies the profession through a character who loves her job and practices it as a calling, reflecting the original title (‘heroine’). While her choice does leave certain issues aside, she takes the time to dwell on the tremendous responsibility of the job and to bring out the uniqueness of each patient by interweaving small and large personal dramas, wrapping up with a wonderful final scene that brings full circle the emotional weight carried on the shoulders by these unsung heroes. Among the most powerful things social cinema has to offer, this is a human and poignant picture!
Raphaël Sallenave