En Boucle
リバー、流れないでよ – Ribā, nagarenaide yo
(River)
Corbeau Blanc – Bruxelles
Prix du Public – Bruxelles
2023/2025

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C’est une journée ordinaire (ou presque) à Kibune, petite ville montagneuse près de Kyoto particulièrement reculée et paisible avec son temple et son ryokan (auberge traditionnelle) qui offre un cadre si propice à la contemplation que l’esprit peut enfin se concentrer sur le moment présent. Mais à force de vouloir se ressourcer et conjurer la frénésie de la vie moderne, ne s’enferme-t-on pas dans ce moment présent ?
Voilà une réinterprétation originale et amusante du concept de boucle temporelle qui ne se déroule non pas sur une journée – à l’image des classiques du genre « Un jour sans fin » ou « Edge of Tomorrow » – mais seulement sur deux petites minutes, et non pas sur un seul et unique protagoniste mais bien sur l’ensemble du personnel et des clients d’une auberge. L’attrait naît donc ici à la fois de la brièveté de l’expérience – que peut-on réellement faire en deux minutes ? – et du changement de dynamique que la confrontation des points de vue de toute la galerie de personnages apporte à l’intrigue. Car le concept temporel lui-même, n’est pas le cœur d’un récit qui se concentre plus sur la vie quotidienne et les sentiments de ses personnages dans une approche plus humaine que fantastique donnant lieu à des situations burlesques et comiques. Le réalisateur et le scénariste recollaborent d’ailleurs pour leur second film avec la troupe de théâtre Europe Kikaku dont les comédiens produisent des ‘comédies inventives’ évoluant dans des mondes de science-fiction et de fantaisie.
Et cette théâtralité se retrouve dans l’excellente spatialisation du film qui explore les moindres recoins de son auberge pittoresque, à travers tous ses passages étroits, ses petits escaliers escarpés, ses couloirs diablement imbriqués et ses pièces disséminées. Et pourtant, en quelques tours de caméras, toute l’architecture de ce lieu est intégrée par le spectateur lui permettant d’attribuer à chaque zone spatiale son résident (qui y revient donc à chaque boucle) rendant ainsi le récit facile à suivre.

D’autant que dès que la boucle commence, chaque répétition est filmée en plan-séquence avec une caméra toujours en mouvement et un rythme endiablé. Et à travers cette course contre la montre répétée, le film transmet l’épuisement et le questionnement de certains de ses personnages pour qui un bain devient finalement plus lassant que prélassant, ou un délicieux festin en devient écœurant, ainsi que la joie des autres qui décident de profiter de ce moment suspendu. Mais « En Boucle » réussit aussi à ne pas faire ressentir au spectateur ce qui est pourtant au cœur de son dispositif, la répétition, malgré une quarantaine de plans-séquence qui ne semblent pas redondants grâce à ses personnages attachants, son intrigue pleine de charme et d’humour, ainsi que l’écoulement du temps qui est visible en arrière-plan dans l’évolution de ses décors enneigés tempérant ainsi l’aspect répétitif.
En somme, c’est une comédie minimaliste à petit budget, au style assez kitsch mais original et ingénieux, au rythme et à la structure maîtrisés, au ton léger, drôle et euphorisant.
Raphaël Sallenave
It’s an ordinary day (or almost) in Kibune, a small mountain town near Kyoto that is particularly remote and peaceful, with its temple and ryokan (traditional inn) offering an environment so conducive to contemplation that the mind can finally focus on the present moment. But in this quest to recharge the batteries and ward off the frenzy of modern life, don’t you get caught up in the present moment?
This is an original and entertaining take on the concept of a time loop, which unfolds not over the course of a day – as in classics of the genre such as “Groundhog Day” or “Edge of Tomorrow” – but over just two short minutes, and not with a single protagonist, but with the entire staff and customers of the inn. The appeal here lies both in the brevity of the experience – what can you really do in two minutes? – and in the change in dynamics that the confrontation of the entire cast of characters’ points of view brings to the plot. The time concept itself is not really the focus of the story, which instead revolves around the daily lives and feelings of its characters in a more human than fantasy-based approach, leading to burlesque and comical situations. The director and screenwriter are once again collaborating for their second film with the Europe Kikaku theater company, whose actors perform “inventive comedies” set in worlds of science fiction and fantasy.
And this theatricality is conveyed in the film’s excellent spatialization, which explores every corner of its picturesque inn, through all its narrow passageways, steep staircases, intricately intertwined corridors, and scattered rooms. And yet, in just a few camera tours, the viewer is able to take in the entire architecture of this place, allowing them to assign each spatial area to its resident (who therefore returns there at each loop), thus making the story easy to follow.
As soon as the loop begins, each repetition is shot in a single take with a camera that is constantly moving and a blistering pace. And through this repeated race against time, the film conveys the exhaustion and questioning of some of its characters, for whom a bath ultimately becomes more tiresome than relaxing, or a delicious feast becomes sickening, as well as the joy of others who decide to enjoy this moment suspended in time. But “River” also succeeds in not making the viewer feel what is at the heart of its set-up, repetition, despite some forty oners that don’t feel redundant thanks to its endearing characters, its charming and funny plot, and the passage of time that is seen in the background in the evolution of its snowy settings, thus tempering the repetitive aspect.
All in all, this is a minimalist, low-budget comedy with a somewhat kitschy but original and creative style, a carefully crafted pace and structure, and a light, funny, and uplifting tone.
Raphaël Sallenave