Notre Salut
(A Man of his Time)
Prix du Scénario – Cannes
[Critique en Avant-Première]
[Sortie le 30 septembre]
2026

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Quel étrange choix que de mettre en scène le parcours de cet homme dans ce style quasi documentaire !
Ce choix se matérialise par une caméra portée qui zoome et dézoome sur ses personnages et leurs conversations et dont les mouvements parfois instables passent de l’un à l’autre comme pour montrer les réactions de tout un chacun, sans le moindre champ-contre-champ (technique trop formelle de ‘cinéma’ pour le style adopté ici), laissant libre court à l’improvisation des acteurs comme si la caméra filmait une réunion à la manière d’un reportage, la laissant se dérouler en en montrant le plus possible (au mépris parfois du cadre). Si ce style peut paraître déroutant il reflète cependant plutôt bien son propos, qui n’est autre que le quotidien de la banalité du mal.
A partir de là, choisir de représenter les pérégrinations de son protagoniste – dont la lutte pour la reconnaissance et l’ambition sociale s’inscrit dans le quotidien des années 1940, dans une France où la survie sociale passait souvent par l’indifférence face au reste du monde – par un style volontairement banal (jusque dans des éclairages nocturnes où l’on ressent l’artificialité), donne clairement une forme de cohérence entre le récit et sa mise en image. De plus ce dispositif crée une forme d’instantanéité du récit (comme si l’on suivait les choses au moment où elles arrivent [une forme de vlog historique ?], autrement dit, comme si l’histoire s’écrivait un peu en direct). Cela peut ainsi créer comme une résonance entre ces événements ‘historiques’ et notre propre ‘présent’, ce qui est amplifié par des choix de dialogues et de jeu d’acteurs qui peuvent paraître très contemporain (tout en conservant une voix off de correspondance épistolaire qui, elle, est réellement d’époque), auxquels s’ajoutent des choix de musiques anachroniques. Emmanuel Marre choisit donc de jouer sur les deux tableaux, dans un style, certes maîtrisé, mais dont la volonté de court-circuit temporel se traduit par une mise en scène surprenante et déroutante qui peut néanmoins entraver l’immersion historique.

Le co-réalisateur de « Rien à Foutre » puise ici dans sa propre histoire familiale pour dresser le portrait d’un homme a priori ordinaire, sans véritable objectif autre que de survivre dans ce contexte et avec l’espoir d’une part de se rapprocher du pouvoir et d’autre part de faire connaître son ouvrage dans lequel il expose ses vues pour la grandeur de la France dans un système d’efficacité digne d’un taylorisme hexagonal. Pour nous plonger dans son quotidien, son film n’expose ainsi pas d’enjeux tout au long de ses 2h30 (au risque de pouvoir peser sur le spectateur) pour illustrer la succession de choix, de décisions et d’impératifs dans lequel ce rouage anonyme se retrouve embarqué par son souci de bien faire et de naviguer le marché du travail tel qu’il le peut … sans forcément regarder les conséquences sociales autour.
Si le message est donc à tirer du sous-texte et de la façon dont se déroulent les événements (et celle dont ils sont racontés par cette mise en scène atypique) dans un propos historique (avec certains parallèles contemporains) certainement abouti, il faut aussi souligner que « Notre Salut » ne choisit clairement pas l’accessibilité (peut-être à l’image du secteur perdu dans le Limousin où le protagoniste est affecté, qui sait ?) au risque (peut-être) d’épuiser plus que d’émerveiller … ?
Raphaël Sallenave
What a strange choice to portray this man’s journey in such a quasi-documentary style!
This choice is brought to life through a handheld camera that zooms in and out on the characters and their conversations; its sometimes unsteady movements shift from one person to another as if to show everyone’s reactions, without a single shot-reverse-shot (a technique too formal in cinema for the style used here), giving free rein to the actors’ improvisation as if the camera were filming a meeting in the style of a news report, letting it unfold while showing as much as possible (sometimes even disregarding the frame). While this style may seem disorienting, it nevertheless reflects its theme quite well – which is none other than the everyday banality of evil.
From that point on, the choice to depict the protagonist’s journey – whose struggle for recognition and social ambition is rooted in the daily life of the 1940s, in a France where social survival often depended on indifference toward the rest of the world – through a deliberately mundane style (even in the nighttime lighting, which feels somewhat artificial), clearly establishes a sense of coherence between the narrative and its visual representation. Furthermore, this approach creates a sense of spontaneity in the narrative (as if we were following events as they unfold [a sort of historical vlog?], in other words, as if history were being written somewhat in real time). This can thus create a kind of resonance between these “historical” events and our own “present”, which is amplified by choices in dialogue and acting that may seem very contemporary (while keeping a voice-over in the style of a letter correspondence, which is genuinely period-appropriate), along with anachronistic musical choices. Emmanuel Marre thus chooses to straddle both worlds, in a style that is certainly accomplished, but whose deliberate blurring of time translates into a surprising and unsettling mise-en-scène that can ultimately hinder historical immersion.
The co-director of “Zero Fucks Given” draws here on his own family history to paint a portrait of a man who, at first glance, seems ordinary, with no real goal other than to survive in this context – hoping, on the one hand, to get closer to power and, on the other, to promote his book, in which he sets forth his views on the greatness of France within a system of efficiency worthy of French-style Taylorism. To allow us to dive into his daily life, the film avoids presenting overarching themes throughout its 2 hours and 30 minutes (at the risk of overwhelming the viewer), instead illustrating the succession of choices, decisions, and demands that this anonymous cog finds himself caught up in – driven by his desire to do well and maneuver through the job market as best he can… without giving much thought to the social consequences around him.
While the message is thus to be drawn from the subtext and the way events unfold (and the way they are conveyed through this unconventional approach) within a historical narrative (which draws some present-day parallels) that is certainly well-crafted, it should also be pointed out that “A Man of his Time” clearly does not aim for accessibility (perhaps mirroring the remote area in the Limousin region where the protagonist is stationed – who knows?), thereby running the risk (perhaps) of exhausting the audience rather than captivating them…?
Raphaël Sallenave