Les Rayons et les Ombres
(The Rays and Shadows)
2026

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Faire un film sur collabo … c’est bien sûr se plier à de potentielles récupérations politiques à travers les débats que le film peut ouvrir sur des centristes qui acceptent de dialoguer (voire s’allier) avec les extrêmes afin d’accéder au pouvoir ou de s’y maintenir. Et inévitablement avec des phrases comme “on ne négocie pas avec l’extrême droite !” l’œuvre peut avoir des airs de revendication politique – d’autant plus quand la sortie du film est en pleine période électorale – même si le sujet n’est pas là.
Faire un film sur collabo … c’est avant tout se plonger dans l’histoire, celle d’un pays en plein basculement et celle d’un homme entre ses convictions et ses contradictions. C’est raconter sans manichéisme, raconter la complexité de ses personnages, raconter leur aveuglement, questionner cet aveuglement, et interroger le point de bascule pour mettre en lumière ce glissement de terrain progressif de fervents pacifistes à antisémites attentistes. Avec son titre renvoyant au poème de Victor Hugo, « Les Rayons et les Ombres » montre que tout homme a deux faces, celle du bien et du mal, capable de fermer les yeux sur ce qu’il se passe tout autour de lui pour éviter à la France un sort bien pire, convaincu que la guerre ne résout rien !
Faire un film sur collabo … c’est donc retracer la descente d’un homme dans les rouages sordides du régime de Vichy du début des années 1930 jusqu’à la fin de la guerre, retracer entre petits et grands arrangements une inarrêtable mécanique fascisante en marche … Pour cela Xavier Giannoli se plonge à nouveau dans le milieu de la presse après « Illusions Perdues » dans un Paris occupé où les journaux sont utilisés pour endormir les masses à grands coups de vérités prémâchées et de pure désinformation (très mentionnée par les agresseurs, tortionnaires et collaborateurs dans le film, comme un écho supplémentaire à notre actualité …).

Faire un film sur collabo … c’est prendre le temps de tisser une fresque historique dense scrupuleusement documentée où se croisent des figures comme Céline ou Brasillach, c’est prendre le temps de développer un portrait de plus de 3h, et c’est prendre un pari narratif en racontant l’histoire du point de vue des collabo, sans humour, sans décalage, en sachant que tout spectateur aura l’histoire française sous occupation en tête. En d’autres termes c’est se confronter au spectateur, à l’Histoire, son écriture et sa réécriture. Pour cela Xavier Giannoli opte pour un procédé scénaristique qu’il apprécie, le récit au passé rythmé en voix-off ici par l’unique témoin de ce monde, la fille chérie de Jean Luchaire, devenue vedette éphémère du cinéma de l’époque, qui a suivi le mouvement, aveugle à la tempête qui faisait rage à l’extérieur de son monde avant d’être rattrapée par l’Histoire.
Faire un film sur collabo … c’est ici dresser un triple portrait, ou plutôt deux doubles portraits : d’un côté le couple franco-allemand vu sous l’angle de deux hommes amis pour le bien de leur pays puis d’une relation entre les deux pays pour le bien de leur amitié, et de l’autre la paire père-fille qui restent soudés mais meurent de l’intérieur avec une tuberculose envisageable sous l’angle métaphorique de l’idéologie nazie qui s’infiltre progressivement dans leur corps à leur insu, rongeant peu à peu leur vie. Si le récit s’attarde sur le personnage de la fille du collabo, en s’ouvrant et se clôturant sur ce personnage, c’est que sa fonction n’est autre que la transmission de l’histoire, tout comme celle du cinéma dont elle fait partie, d’où l’ultime phrase de conclusion du réalisateur Léonide Moguy.
Faire un film sur collabo … c’est donc dans ce cas-ci, faire un film sur la fille de ce collabo, et par conséquent sur l’héritage de la collaboration et son poids moral. Mais si l’objectif du film se trouve bien dans la neutralité de son récit du point des collabos qu’il humanise, il ne cherche pas à les défendre, mais plutôt à créer une certaine ambivalence, un sentiment ambigu chez le spectateur, quelque part entre pur dégoût et sincère empathie. Mais pour cela le cœur émotionnel du film doit reposer sur l’évolution de la relation entre le collabo et le nazi, pour ressentir le poids qu’ils font d’abord peser sur leur propre conscience avant de glisser progressivement et nous positionner, nous spectateurs, dans l’embarras. Or, de par une structure de la trame qui facilite les ellipses, ne développe pas suffisamment l’entre-deux-guerres et déplace régulièrement les enjeux sur l’aveuglement de sa jeune narratrice, on ne peut ressentir pleinement cette émotion amorale qui rendrait le film d’autant plus poignant et surtout marquant.

Car faire un film sur un collabo … c’est malheureusement explorer un récit un petit peu sur des rails (sans (très) mauvais jeu de mots) qui certes montre, transmet et raconte sans prise de position, mais aurait pu questionner et frapper plus – soit de manière chronologique, soit en se concentrant sur l’un de ses deux angles narratifs. Le résultat n’est pourtant pas raté, l’angle de l’aveuglement, de la jeunesse et de la non-responsabilité est lui très réussi, mais celui du couple franco-allemand, de la volonté de collaboration pacifiste et d’une feinte ignorance à des fins politiques n’est lui pas pleinement exploré. Et c’est dommage car le film bénéficie d’un excellent casting avec August Diehl (La disparition de Josef Mengele), la jeune Nastya Golubeva-Carax et un Jean Dujardin exploité très justement à contre-emploi pour jouer sur la sympathie que dégage l’acteur et la confronter à ses choix haïssables pour provoquer cette dualité dans le personnage et cette ambivalence chez le spectateur. D’autant que techniquement, le film est très réussi avec une excellente reconstitution aux couleurs ternes faite de décors, costumes et voitures d’époque pour un des plus gros budgets français de l’année avec ses 30M€, et de très belles scènes comme le retour des cendres du fils de Napoléon aux Invalides, passation de pouvoir d’un Empire à l’autre.
Faire un film sur un collabo … et de cette manière qui plus est, c’est aussi, in fine, tenter quelque chose de différent … comme cette critique !
Raphaël Sallenave
Making a film about collaborationists… naturally means submitting to potential political appropriation through the debates the film may spark about centrists who agree to dialogue (or even ally themselves) with extremists in order to gain or maintain power. And inevitably, with lines like “we don’t negotiate with the far right!” the film may come across as a political statement – especially since its release falls right in the middle of an election season – even if that isn’t the point.
Making a film about collaborationists… means, above all, delving into history – the history of a country in the midst of upheaval and that of a man torn between his convictions and his contradictions. It means telling the story without simplistic dichotomies, exploring the complexity of its characters, depicting their blindness, questioning that blindness, and examining the tipping point to shed light on this gradual shift from fervent pacifists to passive anti-Semites. With its title referencing Victor Hugo’s poem, “Les Rayons et les Ombres” shows that every man has two sides – one of good and one of evil – capable of turning a blind eye to what is happening all around him to spare France a far worse fate, convinced that war solves nothing!
Making a film about collaborationists… is to chronicle the descent of a man into the sordid workings of the Vichy regime, from the early 1930s until the end of the war, following the small and large arrangements of an unstoppable, fascist-leaning process… To do so, Xavier Giannoli once again delves into the world of the press after “Lost Illusions”, set in occupied Paris, where newspapers are used to lull the masses with a constant stream of pre-packaged truths and outright disinformation (frequently referred to by the aggressors, torturers, and collaborationists in the film, as a further echo of our current reality…).

Making a film about collaborationists… means taking the time to weave a dense, meticulously documented historical epic featuring figures like Céline and Brasillach; it means taking the time to develop a portrait spanning over three hours; and it means taking a narrative gamble by telling the story from the perspective of collaborationists, without humor or irony, knowing that every viewer will have the history of France under occupation in mind. In other words, it means confronting the viewer, confronting History, its writing, and rewriting. To achieve this, Xavier Giannoli opts for a screenwriting approach he appreciates, a voice-over narration in the past tense, here delivered by the sole witness to this world: Jean Luchaire’s beloved daughter, who became a short-lived star of the cinema of the time, who went with the tide, blind to the storm raging outside her world before she was caught up by history.
Making a film about collaborationists… here is to depict a triple portrait, or rather two double portraits: on the one hand, the Franco-German partnership viewed through the lens of two men who are friends for the sake of their countries, and then the relationship between the two nations for the sake of their friendship; and on the other, the father-daughter pair who remain close but are dying from within, with tuberculosis serving as a metaphor for Nazi ideology that gradually spreads through their bodies unbeknownst to them, slowly eroding their lives. If the narrative focuses on the character of the collaborationist’s daughter, opening and closing with this character, it is because her role is none other than the transmission of the story, just like that of cinema, which she is part of, hence the final concluding line by director Leonid Moguy.
Making a film about collaborationists… in this case, that means making a film about the daughter of that collaborationist, and thereby about the legacy of collaboration and its moral weight. But while the film’s objective lies in the neutrality of its narrative regarding the collaborationists it humanizes – it does not seek to defend them, but rather to generate a certain ambivalence, an ambiguous feeling in the viewer, somewhere between pure revulsion and sincere empathy. But for this to work, the film’s emotional core must rest on the evolution of the relationship between the collaborationist and the Nazi, so that we feel the weight they initially bear on their own consciences before gradually drifting away and leaving us, the viewers, in a state of discomfort. However, due to a narrative structure that favors ellipses, fails to sufficiently develop the interwar period, and regularly shifts the focus to the blindness of its young narrator, we cannot fully experience this amoral emotion that would make the film all the more poignant and, above all, memorable.

Because making a film about collaborationists… unfortunately means following a somewhat straightforward narrative that certainly shows, conveys, and tells the story without taking a stance, but could have been more thought-provoking and impactful – either by following a chronological approach or by focusing on one of its two storylines. The result isn’t exactly a failure, though. The focus on blindness, youth, and a lack of accountability is very well done, but the focus on the French-German friendship, the desire for pacifist collaboration, and feigned ignorance for political purposes isn’t fully explored. And that’s a shame because the film has an excellent cast, including August Diehl (The Disappearance of Josef Mengele), the young Nastya Golubeva-Carax, and Jean Dujardin, who is perfectly cast against type to capitalize on the actor’s natural charm and contrast it with his despicable choices, thereby creating a duality in the character and ambivalence in the viewer. Especially since, technically, the film is very well-made, featuring an excellent period atmosphere with muted colors, including period sets, costumes, and cars – all part of one of the year’s biggest French budgets at €30 million – and some truly beautiful scenes, such as the return of Napoleon’s son’s ashes to Les Invalides, symbolizing the handing over of power from one empire to another.
Making a film about collaborationists… and in this particular way, no less, is ultimately also attempting something different … much like this review!
Raphaël Sallenave