Rsg Production

A 2000 Mètres d’Andriivka

2000 метрів до Андріївки
(2000 Meters to Andriivka)
 
[Documentaire]
 
Best Directing (World Documentary) – Sundance
Best Documentary – Stockholm
Best Film (FACT) – Copenhagen
Best Directing (Documentary) – DGA

2025

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Alors que le territoire ukrainien est aujourd’hui occupé à plus de 20% et que la Russie exige dorénavant que la nation jaune et bleue cède dans des accords de paix tsaristes, le réalisateur de « 20 jours à Marioupol » nous plonge à nouveau au cœur de ce conflit européen, cette fois à hauteur de soldat, et lors de la contre-offensive ukrainienne de septembre 2023. Son film est à nouveau construit comme un thriller au gré d’un décompte de distance à l’image de son titre, tel une structure dramatique de fiction. Mais c’est bien une immersion dans la réalité du chaos de cette guerre, que Mstyslav Chernov propose ici, avec ce bataillon de soldats qui doit traverser une étroite forêt pour éviter les mines des champs et livrer un assaut frontal sur un petit village à la fois si proche et si inatteignable.

Dès une interminable scène d’introduction, le ton est donné : c’est un film évidemment lourd et dur, mais aussi éreintant par l’intensité des scènes au sein desquelles il nous embarque. Il nous précipite directement sur la ligne de front en nous plongeant dans un déluge d’artillerie et de drones. Un véritable chaos où la guerre de tranchées rencontre la technologie d’aujourd’hui, où l’ennemi est nulle part et partout : dans les rares feuillages restants, dans les innombrables trous creusés, dans les arbres plus morts que morts. Bien qu’il y ait une respiration au milieu en se concentrant plus sur la dimension personnelle de la guerre aux côtés de ces soldats enfouis sous terre, c’est un cinéma de front aux portes de la mort qui nous confronte à de terribles images qui ne peuvent que prendre aux tripes. C’est le récit d’hommes en déficit de troupes et manque de moyens mais d’abord armés de leur courage, pour conclure sur l’assaut final intégralement suivi par les journalistes. Mais le documentaire ne se limite pas seulement aux caméras embarquées avec la brigade, il inclut également de nombreuses caméras fixées sur les casques des soldats d’autres unités venues sur ces mêmes lieux lors des mois précédents qui furent cruciaux pour le gain – absolument primordial pour les soldats sur place / et d’apparence minuscule pour nous spectateurs à l’échelle nationale – de quelques centaines de mètres d’arbres morts.

Si les hommes se battent bien pour remporter un gain tactique, libérer une ville, récupérer un bout de forêt, ils ne se battent finalement et concrètement pour rien d’autre qu’un champ de ruines et un cimetière en friches. Certes, ils se battent pour leur pays, mais sur le front, leur pays c’est Verdun. L’objectif n’est, au fond, plus le terrain lui-même. Le combat a finalement plus lieu pour le symbole et le principe même de pouvoir se battre pour résister et garder espoir, puisque l’objectif global et lointain est ici complètement invisible. Mais il reste important, même vital dans ce cas-ci, de lutter et prendre l’objectif pour que le pays sache qu’un nom de ville a été libéré. Car même si les troupes arrivent à leur objectif, ici Andriivka, le fait est qu’il n’y est plus vraiment. Ils ont beau atteindre – ou non – Andriivka, Andriivka n’est plus là. Et comme le montre une succession de plans aériens sur les campagnes et villes dévastées, il n’y a plus de population, plus de civils, plus d’humains, plus d’animaux, plus de vivant ou même de bâtiments dans ces villes-objectifs. Il n’en reste que le nom. L’héroïsme ne se trouve alors pas dans le drapeau planté sur cet objectif spécifique mais plutôt sur le fait de continuer après l’avoir planté et après qu’il soit tombé.

Si le réalisateur livre à nouveau une retentissante bataille pour l’image, il questionne dans ce second témoignage moins le poids politique et moral des images, mais montre d’autant plus ce que coûte le geste de filmer pour partager, ce que vit au quotidien une nation armée sur un front– à jamais ? – gelé et le cauchemar dont la population ne peut se réveiller, notamment à travers un plan de cimetière en plongée au gré d’une brise soufflant sur les drapeaux des martyrs d’une nation inhumée. C’est une œuvre de mémoire sur les limbes de la guerre qui questionne en filigrane où se situe la victoire d’un tel conflit. Sur le territoire ? Sur le plan militaire et politique ? Ou sur le plan identitaire à travers la survie de la nation ukrainienne ? Après le point de vue des civils attaqués, puis celui des soldats ou plus précisément des civils qui ont pris les armes, le troisième volet de cette funeste trilogie sera-t-il alors sous le point de vue de la nation ? Après un premier documentaire sur comment la guerre a débuté, puis un second sur comment elle se déroule, le troisième pourra en effet s’attaquer à l’éternelle question de sa fin …

Raphaël Sallenave

 

With more than 20% of Ukrainian territory now occupied and Russia demanding that the yellow and blue nation surrender to tsarist peace agreements, the director of “20 Days in Mariupol” once again brings us to the heart of this European conflict, this time from a soldier’s perspective, during the Ukrainian counteroffensive of September 2023. His film is once again built like a thriller, counting down the distance as suggested by its title, like a dramatic fictional narrative. But what Mstyslav Chernov offers here is an immersion in the reality of the chaos of this war, with a battalion of soldiers who must cross a narrow forest to avoid minefields and launch a frontal assault on a small village that is both so close and so out of reach.

From the very first never-ending scene, the tone is set: this is obviously a heavy and tough film, but also exhausting due to the intensity of the scenes it takes us through. It throws us straight onto the front line, submerging us in a storm of artillery and drones. It’s utter chaos, where trench warfare meets modern technology, where the enemy is nowhere and everywhere: in the sparse remaining foliage, in the countless holes dug into the ground, in the trees that are dead beyond death. Although there is a respite in the middle, focusing more on the personal dimension of war alongside these soldiers buried underground, this is cinema from the front lines, at the gates of death, confronting us with horrific images that can only be gut-wrenching. It is the story of men who are short on troops and resources but armed first and foremost with their courage, leading up to the final assault, which is covered in its entirety by the journalists. But the documentary is not limited to cameras embedded with the brigade; it also includes a lot of footage from body-cams of soldiers from other units who had been in the same location in previous months, which were crucial for the gain – absolutely essential for the soldiers on the ground, but seemingly insignificant to us viewers on a nationwide scale – of a few hundred meters of dead trees.

While men fight hard to gain tactical superiority, liberate a town, or reclaim a patch of forest, ultimately, they are fighting for nothing more than a field of ruins and a cemetery of fallow land. Of course, they are fighting for their country, but on the front lines, their country is Verdun. Ultimately, the objective is no longer the land itself. The fighting is ultimately more about the symbol and the very principle of being able to fight to resist and keep hope alive, since the overall, distant objective is completely invisible here. But it remains important, even vital in this case, to fight and take the objective so that the country knows that a town has been liberated. Because even if the troops reach their objective, in this case Andriivka, the fact is that it no longer really exists. Whether or not they reach Andriivka, Andriivka is no longer there. And as a series of aerial shots of the ravaged countryside and towns show, there are no longer any people, no civilians, no humans, no animals, no living creatures, or even buildings in these target towns. All that remains is a name. Heroism is therefore not to be found in the flag raised over this specific target, but rather in the act of carrying on after it has been raised and after it has fallen.

While the director once again delivers a resounding battle for the images, in this second documentary he questions less the political and moral significance of the images and more the cost of filming in order to share, what an armed nation experiences on a daily basis on a front line – forever? – frozen and the nightmare “none of the people can wake up from”, especially through a shot of a cemetery from above, with a breeze blowing on the flags of the martyrs of a buried nation. This is a work of remembrance on the limbo of war, which implicitly questions where victory in such a conflict lies. On the ground? Militarily and politically? Or in terms of identity through the survival of the Ukrainian nation? After the perspective of the civilians under attack, then that of the soldiers, or more precisely the civilians who took up arms, will the third part of this doomed trilogy be from the perspective of the nation as a whole? After a first documentary on how the war began, then a second on how it is unfolding, the third could indeed tackle the eternal question of how it will end…

Raphaël Sallenave

Restrepo
20 Jours à Marioupol