La Vague
La Ola (The Wave)
2025

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Inspiré par les révoltes féminines qui ont secoué le Chili en 2018 lorsque les étudiants s’unirent pour occuper l’université, « La Vague » aborde de nombreux sujets avec en premier lieu la question du consentement et des abus sexuels dans une société vue comme patriarcale et non protectrice où les femmes n’en peuvent plus et veulent se faire entendre. Moins sur la politique proprement chilienne ou sud-américaine, que sur un questionnement finalement universel, le film raconte un cri, un son qui porte et fait onde de choc, une vague de colère, un tsunami prêt à inonder la terre ferme, en mettant en scène une protagoniste qui cherche sa voix, autant littéralement que métaphoriquement.
Le film repose en fait sur une double allégorie, dans sa forme et son fond. Tout d’abord, « La Vague » est le portrait d’une jeune étudiante au conservatoire (Daniela López) qui voit ce mouvement social se construire dans une première moitié où elle y participe uniquement comme un membre d’un tout avant que le film ne mute et qu’elle devienne subitement le porte-flambeau du mouvement, l’incarnation du tout, l’allégorie du phénomène social : tous les personnages connaissant alors son nom et son histoire, bien mieux qu’elle-même. Mais le cœur du sujet c’est aussi finalement cette volonté et ce courage d’accuser des hommes, de dénoncer des agresseurs, in fine de prendre la parole. Or cette prise de parole, elle passe par les mots, elle passe par la voix, et la voix dans l’art c’est quoi ? C’est le chant ! On découvre donc pour illustrer ce propos, une comédie musicale dès une scène d’introduction à l’université où une marée d’étudiantes s’unit par le chant et la chorégraphie pour crier leur rage face à un système éducatif qui ne les protège pas. Le film allégorise ainsi ses deux sujets centraux, d’une part la question du consentement et des abus sexuels, et d’autre part celle de la dénonciation et de la prise de parole à travers une protagoniste qui doit (de façon polysémique) trouver sa voix.

Si la forme fait inévitablement penser à « Emilia Pérez » sorti l’an dernier sur une autre question féminine et de sexualité en Amérique latine, « La Vague » s’attaque beaucoup plus frontalement à son sujet. A travers ses chorégraphies, le film chilien embrasse véritablement les dynamiques de confrontation et de débat sur cette frontière ténue entre abus et viol & entre le ressenti et le fait d’être agressé. Qu’est-ce qu’un viol ? Sur qui rejette-on la culpabilité ? Et est-ce vraiment la bonne question ? S’il choisit de ne pas proposer de réponse définitive, c’est pour relever le défi de n’éluder aucune position et de ne pas prendre parti, dans des dialogues chantés qui construisent les arguments des différents groupes de personnages représentant chacun une position dans ce débat houleux. Si ce choix crée une distance avec des personnages que l’on ne connaît finalement peu, c’est aussi une force d’ouvrir de la sorte un tel débat sans jamais le boucler.
D’autant que le scénario propose de belles idées prolongeant véritablement le propos du film. C’est notamment le cas à travers une scène recoupant l’un des thèmes sous-jacents de « The Wonder » sur la place du cinéma dans la représentation des idées. Ou lors d’une séquence de compte-rendu qui débute sur les différentes décisions prises lors d’un jugement pour s’accumuler et s’éloigner de plus en plus des faits et des conséquences directes, dans une prédiction de l’avenir des deux personnages jugés en poussant loin cette idée jusqu’à leur avenir personnel, relationnel et professionnel. Cette inventivité narrative se retrouve aussi dans sa réalisation énergique et vibrante.

Entre le Chili et ses portraits de femmes qui bousculent les codes (Gloria ; Une Femme Fantastique) et les États-Unis et ses collisions socio-religieuses (Désobéissance ; The Wonder), Sebastián Lelio confirme donc son talent de conteur explorant les nuances sociétales dans une mise en scène toujours très travaillée avec ici une photographie très colorée et flashy dans des plans constamment en mouvement faisant écho à ce vent de changement porté par une jeunesse révoltée. Il opte avec ses collaborateurs (le compositeur Matthew Herbert, le chorégraphe Ryan Heffington) pour un style électrique et explosif où les corps dansent et chantent avec frénésie dans des chorégraphies appropriées (et parfois assez sexualisées) qui prennent de plus en plus d’espace dans ce campus universitaire à mesure que la prise de parole s’émancipe jusqu’à réunir plus d’une centaine de danseuses. Il joue alors du cadre de sa comédie musicale, enchâssant les espaces dans une troublante désorientation et artificialité de son décor comme d’un labyrinthe surréaliste et métaphorique.
Si le film souffre certainement de quelques longueurs et de ruptures de tons qui laissent une impression mitigée sur cet entre-deux d’un sujet particulièrement sérieux et un décalage ridiculo-comique dans certaines scènes et chorégraphies. « La Vague » s’impose néanmoins comme une œuvre galvanisante pour sa pulsion, sa puissance visuelle et son ouverture au débat. Impressionnant mais pas passionnant, cela reste un film radical sur la puissance d’une vague de prise de parole, sur la puissance de la voix.
Raphaël Sallenave
{English below & Español al final}
Inspired by the women’s riots that broke out in Chile in 2018 when students united to occupy the university, “The Wave” addresses many issues, first and foremost the question of consent and sexual abuse in a society seen as patriarchal and unprotective, where women have had enough and want to make themselves heard. Less about Chilean or South American politics per se than about an ultimately universal concern, the film tells the story of a cry, a sound that resonates and creates a shockwave, a wave of anger, a tidal wave set to flood the mainland, depicting a protagonist in search of her voice, both literally and metaphorically.
The film is in fact built on a double allegory, in both structure and substance. First, “The Wave” is the portrait of a young singer student (Daniela López) who sees this social movement take shape in the first half of the film, in which she participates but only as a member of a whole, before the film shifts and she suddenly becomes the torchbearer of the movement, the embodiment of the whole, the allegory of the social phenomenon: all the characters then know her name and her story, much better than she does herself. But the heart of the matter is also, ultimately, this willingness and courage to accuse men, to denounce aggressors, and ultimately to speak out. But this speaking out is done through words, through the voice, and what is the voice in art? It is singing! To illustrate this point, we find a musical right from the opening scene at the university, where a crowd of female students unite through song and choreography to shout their rage at an education system that does not protect them. The film thus allegorizes its two central themes, on the one hand the issue of consent and sexual abuse, and on the other hand that of denunciation and speaking out through a protagonist who must (in a polysemic way) find her voice.
While the style obviously brings to mind “Emilia Pérez”, released last year on another issue concerning women and sexuality in Latin America, “The Wave” addresses its subject much more head-on. Through its choreography, the Chilean film truly embraces the dynamics of confrontation and debate on the fine line between abuse and rape, and between feeling and being assaulted. What is rape? Who is to blame? And is that really the right question? The film chooses not to offer a definitive answer, instead facing the challenge of not sidestepping any position or taking sides, with sung dialogues that lay out the arguments of the different groups of characters, each representing a position in this heated debate. While this choice creates a distance from characters we ultimately know little about, it is also a strength to open up such a debate without ever closing it.

Especially since the script offers some great ideas that really expand on the film’s theme, particularly through a scene that ties in with one of the underlying themes of The Wonder about the use of cinema to portray ideas, as well as a sequence of debriefing that begins with the various decisions made during the hearing, accumulating and moving further and further away from the facts and direct consequences, in a prediction of the future of the two characters on trial, taking this idea all the way to their personal, relational, and professional prospects. This narrative inventiveness is also reflected in its energetic and vibrant filmmaking.
Between Chile and his portraits of women who challenge conventions (Gloria; A Fantastic Woman) and the United States and his socio-religious clashes (Disobedience; The Wonder), Sebastián Lelio once again displays his talent as a storyteller exploring societal nuances in a meticulously crafted production, featuring colorful, flashy cinematography and constantly moving shots that echo the winds of change brought about by a wave of youthful uprising. Together with his collaborators (composer Matthew Herbert and choreographer Ryan Heffington), he adopts an electric and explosive style in which bodies dance and sing frenetically in appropriate (and sometimes quite sexualized) choreographies that take up more and more space on the university campus as the voices of the dancers become increasingly powerful, eventually bringing together more than a hundred dancers. He then plays with the framework of his musical, enshrining the spaces in a disturbing disorientation and artificiality of his set, like a surreal and metaphorical labyrinth.
While the film certainly suffers from a few overlong moments and shifts in tone that leave a mixed impression, oscillating between a particularly serious subject and a ridiculous, comical gap in certain scenes and choreography. Nonetheless, “The Wave” stands out as a galvanizing work for its urge, its visual power, and its openness to debate. Impressive but not riveting, it remains a radical film about the power of a wave of speech, about the power of a voice.
Raphaël Sallenave

ESPAÑOL
Inspirada en las revueltas feministas que sacudieron Chile en 2018, cuando los estudiantes se unieron para ocupar la universidad, “La ola” aborda numerosos temas, entre los que destaca la cuestión del consentimiento y los abusos sexuales en una sociedad considerada patriarcal y poco protectora, en la que las mujeres están hartas y quieren hacerse oír. Menos sobre la política chilena o sudamericana propiamente dicha que sobre una cuestión finalmente universal, la película narra un grito, un sonido que resuena y provoca una onda expansiva, una ola de ira, un tsunami a punto de inundar la tierra firme, poniendo en escena a una protagonista que busca su voz, tanto literal como metafóricamente.
La película se articula en torno a una doble alegoría, tanto en su forma como en su fondo. En primer lugar, “La ola” es el retrato de una joven estudiante del conservatorio (Daniela López) que ve cómo se construye este movimiento social en la primera mitad de la película, en la que participa, pero solo como un miembro más del conjunto, antes de que la película cambie y ella se convierta de repente en la abanderada del movimiento, la encarnación del conjunto, la alegoría del fenómeno social: todos los personajes conocen entonces su nombre y su historia, mucho mejor que ella misma. Pero el quid de la cuestión es también, en última instancia, esa voluntad y ese valor de acusar a los hombres, de denunciar a los agresores, en definitiva, de alzar la voz. Ahora bien, ese acto de alzar la voz pasa por las palabras, pasa por la voz, y ¿qué es la voz en el arte? ¡Es el canto! Para ilustrar esta idea, descubrimos un musical desde la escena introductoria en la universidad, donde una marea de estudiantes se une a través del canto y la coreografía para gritar su rabia ante un sistema educativo que no las protege. La película alegoriza así sus dos temas centrales: por un lado, la cuestión del consentimiento y los abusos sexuales y, por otro, la denuncia y la toma de la palabra a través de una protagonista que debe (de forma polisémica) encontrar su voz.
Si bien la forma recuerda inevitablemente a “Emilia Pérez”, estrenada el año pasado y centrada en otra cuestión femenina y de sexualidad en América Latina, “La ola” aborda su tema de forma mucho más directa. A través de sus coreografías, la película chilena aborda verdaderamente la dinámica de confrontación y debate sobre la delgada línea que separa el abuso de la violación y entre el sentimiento y el hecho de ser agredida. ¿Qué es una violación? ¿A quién se le atribuye la culpa? ¿Y es realmente esa la pregunta correcta? Si decide no ofrecer una respuesta definitiva, es para afrontar el reto de no eludir ninguna postura y no tomar partido, en diálogos cantados que construyen los argumentos de los diferentes grupos de personajes, cada uno de los cuales representa una postura en este acalorado debate. Si bien esta elección crea una distancia con unos personajes que, en definitiva, conocemos poco, también es una fortaleza abrir así un debate sin cerrarlo nunca.

Además, el guion propone ideas interesantes que realmente amplían el mensaje de la película, especialmente a través de una escena que recoge uno de los temas subyacentes de “El Prodigio” sobre el lugar que ocupa el cine en la representación de las ideas, así como una secuencia de informe que comienza con las diferentes decisiones tomadas durante un juicio para acumularse y alejarse cada vez más de los hechos y las consecuencias directas, en una predicción del futuro de los dos personajes juzgados, llevando esta idea hasta su futuro personal, relacional y profesional. Esta inventiva narrativa también se refleja en su dirección enérgica y vibrante.
Entre Chile y sus retratos de mujeres que rompen los códigos (Gloria; Una mujer fantástica) y Estados Unidos y sus colisiones sociorreligiosas (Desobediencia; El Prodigio), Sebastián Lelio confirma su talento como narrador que explora los matices sociales en una puesta en escena siempre muy trabajada, con una fotografía muy colorida y llamativa en planos en constante movimiento que se hacen eco del viento de cambio que trae consigo una juventud rebelde. Junto con sus colaboradores (el compositor Matthew Herbert y el coreógrafo Ryan Heffington), opta por un estilo eléctrico y explosivo en el que los cuerpos bailan y cantan frenéticamente en coreografías apropiadas (y a veces bastante sexualizadas) que ocupan cada vez más espacio en este campus universitario a medida que la libertad de expresión se emancipa hasta reunir a más de un centenar de bailarinas. Juega entonces con el marco de su comedia musical, enmarcando los espacios en una inquietante desorientación y artificialidad de su decorado, como un laberinto surrealista y metafórico.
Si bien la película adolece sin duda de algunos momentos largos y cambios de tono que dejan una impresión ambigua entre un tema particularmente serio y un desajuste ridículamente cómico en algunas escenas y coreografías. “La ola” se impone, sin embargo, como una obra estimulante por su impulso, su fuerza visual y su apertura al debate. Impresionante, pero no apasionante, sigue siendo una película radical sobre el poder de una ola de expresión, sobre el poder de la voz.
Raphaël Sallenave
(Traducción de D.L.)