Les Aigles de la République
Eagles of the Republic – نسور الجمهورية
2025

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Après deux films riches en scénario avec « Le Caire Confidentiel » et « La Conspiration du Caire », Tarik Saleh signe une troisième réussite consécutive pour conclure sa trilogie du Caire. A nouveau porté par l’acteur libanais Fares Fares, ce nouveau thriller politique nous embarque dans le milieu cinématographique égyptien aux côtés de l’acteur le plus populaire du pays. Un bel homme riche et séduisant aux goûts de luxe dont le statut de star le protège d’une politique autoritaire qui lui passe un peu au-dessus. Jusqu’au jour où, sous la contrainte, il se retrouve embarqué dans le biopic d’Abdel Fattah al-Sissi, sauveur de l’Egypte et aux commandes du pays depuis une décennie déjà. Collabo malgré lui qui se retrouve plongé dans les cercles du pouvoir, l’acteur se heurte d’abord à la haute sphère du régime militaire pour finalement trouver quelques avantages à ce pacte faustien. Mais attention à ne pas se brûler les ailes … un pion reste un pion !
Après un polar intense chez les ripoux et un captivant film d’espionnage en milieu religieux, le cinéaste suédois persona non grata dans le pays de son père, se moque cette fois autant de la suffisance des gens du cinéma que de l’arrogance des politiques du pays des pharaons. Tourné en Turquie pour seulement 9 millions d’euros, son film navigue entre fiction et réel dans un style élégant réussissant à faire à nouveau exister fortement la ville du Caire dans son histoire et sa mise en scène. Entre thriller politique et portrait intime, « Les Aigles de la République » mêle avec une pointe d’humour et une tension toujours sous-jacente mais presque lointaine de nombreuses thématiques d’actualité, de la manipulation politique à la censure en passant par la violence des hommes et la corruption. A travers son film dans le film, il tourne en dérision l’égotisme de l’acteur et la mégalomanie du président, et met en lumière la reconstruction de l’histoire officielle du régime dans un simulacre de mythologie héroïque et patriotique.

Si la première moitié souffre de quelques longueurs, elle offre néanmoins l’introduction de personnages féminins forts – avec Zineb Triki (Le Bureau des Légendes) et une Lyna Khoudri (Papicha) au rôle assez secondaire – et une trame souvent comique qui reste surtout utile pour mettre en place les éléments du suspense rythmant la seconde partie du film à travers une caractérisation développée de son protagoniste. Le scénario prend en effet le temps de développer son protagoniste dans ses différents environnements personnels et professionnels pour mieux saisir toute son évolution au gré de l’intrigue à mesure que son aisance et sa confiance s’effacent peu à peu et que l’humour disparaît. Cette perception est en grande partie permise par le point de vue unique du récit qui est toujours vu sous celui et uniquement celui du protagoniste. Cet outil scénaristique fait ainsi partager l’étonnement, les surprises, les incompréhensions et les émotions du personnage avec le spectateur à mesure que l’intrigue amorce des enjeux plus vastes qui le dépassent et donc nous dépassent nous aussi spectateurs. Et bien que le revers de la médaille d’un tel choix soit de ne pas développer pleinement ses personnages secondaires pour conserver cette perception limitée des événements, cette structure narrative est indéniablement l’une des grandes forces du film.
En fin de compte, c’est un film de complot dont le moteur n’est autre que la fausse piste : là où le personnage voit le tournage d’un film de propagande, nous spectateurs nous attendons à ce que les enjeux tournent autour de la censure et du muselage artistique. Ce stratagème narratif nous induit en erreur et crée donc deux pions : le personnage et son spectateur. Il faut dire que Tarik Saleh est devenu maître du piratage des genres avec ses thrillers aux codes classiques dont il détourne les mécanismes. Du « Caire Confidentiel » et son fait divers local qui se muait progressivement en complot à grande échelle à « La Conspiration du Caire » et son récit d’infiltration détourné en étude ambiguë de personnage, en passant par son action-flick hollywoodien « The Contractor » qui démystifiait finalement la grandeur américaine, il y a toujours une zone d’ombre et une évolution du ton dans ses scénarios. D’abord drôle puis glaçant, « Les Aigles de la République » s’impose ainsi à nouveau comme un film plus subtil qu’il en a l’air, en s’ancrant profondément dans la réalité – de sa représentation sans ménagement d’Al-Sissi aux références à Anouar el-Sadate – tout en inventant une page de l’Histoire du pays.
Raphaël Sallenave
After two strong films, “The Nile Hilton Incident” and “Boy From Heaven”, Tarik Saleh wraps up his Cairo trilogy with a third consecutive hit. Once again starring Lebanese actor Fares Fares, this new political thriller takes us into the Egyptian film industry alongside the country’s most popular actor. A handsome, wealthy and seductive man with luxurious tastes, whose star status protects him from an authoritarian political regime that he finds somewhat beyond his comprehension. Until the day when, under duress, he finds himself cast in a biopic about Abdel Fattah al-Sisi, the savior of Egypt who has been ruling the country for a decade already. An unwitting collaborator who finds himself thrown into the circles of power, the actor initially bumps up against the upper echelons of the military regime, but eventually finds some benefits to this Faustian bargain. But he must be careful not to get his wings burned… a pawn is still a pawn!
After a gripping crime thriller about corrupt cops and a captivating spy movie set in a religious environment, the Swedish filmmaker, persona non grata in his father’s country, this time pokes fun at both the smugness of the film industry and the arrogance of politicians in the land of the pharaohs. Shot in Turkey for just €9 million, his film navigates between fiction and reality in an elegant style, once again bringing the city of Cairo to life in its story and staging. Part political thriller, part intimate portrait, “Eagles of the Republic” blends numerous topical themes, from political manipulation to censorship, male violence and corruption, with a touch of humor and an underlying but almost faraway tension. Through his film within the film, he turns the actor’s egotism and the president’s megalomania to ridicule, and highlights the rewriting of the regime’s official history in a simulacrum of heroic and patriotic mythology.

While the first half suffers from a few overlong moments, it nonetheless introduces strong female characters – with Zineb Triki (The Bureau) and Lyna Khoudri (Papicha) in a fairly minor role – and an often comical plot that serves mainly to set up the suspenseful elements that drive the second half of the film through a detailed characterization of its protagonist. The script actually takes the time to develop its protagonist in his various personal and professional environments in order to better capture his evolution throughout the story as his ease and confidence gradually fade and the humor disappears. This perception is largely enabled by the single point of view of the narration, which is always seen from the protagonist’s perspective and only his. This screenwriting approach allows the viewer to share the character’s astonishment, surprises, misunderstandings, and emotions as the plot begins to address broader issues that are beyond his control and therefore beyond our control as viewers. And although the downside of this choice is that the supporting characters are not fully fleshed out in order to keep this limited perception of events, this narrative structure is undoubtedly one of the film’s great strengths.
Ultimately, this is a conspiracy film driven essentially by red herrings: when the character sees a propaganda film being shot, we as viewers expect the stakes to revolve around censorship and artistic muzzling. This narrative trick misleads us, thereby setting up two pawns: the character and the viewer. Tarik Saleh has certainly become a master of genre subversion with his thrillers, which follow classic codes but subvert their mechanisms. From “The Nile Hilton Incident” and its local crime story that gradually turns into a large-scale conspiracy, to “Boy From Heaven” and its undercover plot that becomes an ambiguous character study, as well as his Hollywood action flick “The Contractor,” which ultimately demystifies American greatness, there is always a gray area and an evolution of tone in his scripts. At first funny and then chilling, “Eagles of the Republic” once again proves to be a more subtle film than it first appears, deeply rooted in reality – from its unsparing portrayal of Al-Sisi to its references to Anwar Sadat – while inventing a page in the country’s history.
Raphaël Sallenave