Rsg Production

Deux Procureurs

 
Два прокурора – Dva prokourora

2025

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Alors que Vladimir Poutine règne toujours d’une main de fer sur sa Désunion Soviétique, le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa (Donbass ; Dans la Brume ; My Joy) nous replonge en URSS en pleine époque stalinienne, en 1937 lors de la Grande Terreur lorsque le NKVD avait des quotas d’incarcération pour tous les éléments ‘anti-soviétiques’. Éliminant ainsi la fine fleur du Parti, les purges staliniennes aboutirent dans cette année noire à plus de 750 000 exécutions et 1 million de déportations au Goulag …

A cette époque, les lettres des détenus sont évidemment brûlées sur place, les privant de leur droit (bolchévique) de plainte et de recours, mais l’une d’entre elle finit sur le bureau d’un jeune procureur local de la région de Briansk (à la frontière ukrainienne) fraîchement nommé. Partant de ce postulat, « Deux Procureurs » s’impose comme la plongée, dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom, d’un homme victime de son idéalisme révolutionnaire ou de ce que l’on verrait aujourd’hui comme de la naïveté et formidablement interprété par un Aleksandr Kuznetsov au visage juvénile et candide aux côtés d’Aleksandr Filippenko et d’Anatoli Bely – soit trois acteurs russes exilés respectivement en Grande-Bretagne, en Lituanie et en Israël depuis 2022. Tourné en Lettonie et présenté cette année à Cannes, c’est un film âpre qui joue de ses nombreux dialogues et temps d’attente pour faire peser à travers son rythme lent, toute l’absurdité d’un système autoritaire qui va jusqu’à se priver de ses plus fidèles serviteurs pour ne pas ébranler sa propre légitimité, se vouant ainsi lui-même à disparaître.

D’une beauté simple et limpide, le film réussit une reconstitution d’époque de qualité malgré des décors limités avec seulement deux petites scènes d’extérieur et des intérieurs très minimalistes. Mais il transmet véritablement une atmosphère à travers sa photographie froide et terne nimbée d’une belle lumière sans la moindre couleur vive. Cette succession d’intérieurs donne une impression de huis-clos dont on ne sort jamais et dont le format resserré en 4/3 renforce d’autant plus ce sentiment d’oppression. Grand metteur en scène de l’espace, Loznitsa transforme ses décors en labyrinthes infernaux où il n’y aucune ligne de fuite, pas de perspective, pas d’échappée : une véritable géométrie kafkaïenne d’un univers sans issue.

S’il illustre parfaitement le vrai dédale de barreaux que représente l’administration d’un État autoritaire, « Deux Procureurs » marque aussi pour l’élégance de ses cadres exclusivement tournés en plans fixes dont l’immobilité renforce à la fois la lourdeur du mécanisme administratif et juridique, mais aussi l’aspect figé et sans vie d’un tel État. Sobre et glaçant c’est un film qui fait de l’Histoire, et boucle parfaitement sa boucle dans un conte circulaire et sec qui se synthétise parfaitement dans une réplique : “Deux bolchéviques se souviennent de leur jeunesse :

– Que faisiez-vous avant la révolution ?

– J’attendais en prison.

– Et après la révolution ?

– La prison m’attendait. ”

Raphaël Sallenave

 

While Vladimir Putin continues to rule his Soviet Disunion with an iron fist, Ukrainian filmmaker Sergei Loznitsa (Donbass; In the Fog; My Joy) takes us back to the USSR during the Stalinist era, in 1937 during the Great Terror, when the NKVD had detention quotas for all ‘anti-Soviet’ elements. Eliminating the finest members of the Party, Stalin’s mass purges resulted in more than 750,000 executions and 1 million deportations to the Gulag during that dark year…

At that time, prisoners’ letters were obviously burned on the spot, thereby denying them their (Bolshevik) right to complain and appeal, but one of them ended up somehow on the desk of a young, newly appointed local prosecutor in the Bryansk region (neighboring Ukraine). Based on this premise, “Two Prosecutors” stands out as a deep dive into a totalitarian regime that does not say its name, featuring a man who is a victim of his revolutionary idealism or what we would today consider naivety, brilliantly played by Aleksandr Kuznetsov with his youthful and candid face, alongside Aleksandr Filippenko and Anatoli Bely – three Russian actors who have been in exile in Great Britain, Lithuania, and Israel, respectively, since 2022. Shot in Latvia and presented at Cannes this year, this is a harsh film that uses its numerous dialogues and moments of waiting to convey, through its slow pace, the absurdity of an authoritarian system that goes so far as to deprive itself of its most loyal servants in order not to undermine its own legitimacy, thus condemning itself to extinction.

With its simple, limpid beauty, the film successfully recreates the period despite limited sets, with only two small exterior scenes and very minimalist interiors. But it truly conveys an atmosphere through its cold, dull photography bathed in beautiful light without the slightest hint of bright color. This succession of interiors gives the impression of a closed space from which there is no escape, and the tight 1:33 aspect ratio further intensifies this feeling of oppression. As a great director of space, Loznitsa shapes his sets into hellish mazes where there’s no escape route, no perspective, no way out: a real Kafkaesque geometry of a hopeless world.

While perfectly illustrating the true labyrinth of bars that make up the administration of an authoritarian state, “Two Prosecutors” also stands out for the elegance of its frames, shot exclusively in static shots whose immobility emphasizes both the heaviness of the administrative and legal apparatus and the frozen, lifeless aspect of such a state. Sober and chilling, this is a film that brings history to life and comes full circle in a circular, grim tale that is perfectly encapsulated in one line: « Two Bolsheviks remember their youth:

–    What were you doing before the revolution?

–    I was waiting in prison.

–    And after the revolution?

–    Prison was waiting for me. »

Raphaël Sallenave

Radio Prague
La Chambre de Mariana