Lumière pâle sur les collines
遠い山なみの光
(A Pale View of Hills)
2025

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Allongée sur son canapé et tout juste éclairée par la lumière diffuse d’une lampe d’appoint, la narratrice ouvre les yeux, le cœur haletant, rattrapée par un chagrin. Mais à quoi rêvait-elle ou repensait-elle ? De cette demeure occidentale dans la campagne anglaise dont dénote un magnifique jardin japonais vestige du passé, on bascule alors dans un intérieur nippon. Nous sommes trente ans plus tôt, en 1952 à Nagasaki. Tout semble si paisible dans cette ville qui a pourtant connu la bombe atomique sept ans auparavant. Sous la pression de sa fille cadette, auteure en devenir, la narratrice raconte ainsi son passé et ses derniers jours dans son pays natal, alors femme au foyer dévouée fantasmant sur les quelques images des vedettes hollywoodiennes qu’elle collectionne. Mais ce récit la replongeant dans les fantômes du passé ne colle pas parfaitement. Est-ce un défaut de mémoire ? Une mère qui ne veut pas tout dire à sa fille ? Ou une narratrice qui réinvente ses souvenirs ?
Après le superbe « A Man », Kei Ishikawa adapte ici avec élégance le premier roman du Prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro écrit en 1982 et dresse le portrait d’une femme en mêlant une histoire intime à travers celle du Japon et en nous invitant à réfléchir sur la mémoire et la vérité, en évoquant à la fois la société nippone d’après-guerre, la sororité féminine et la culpabilité parentale. Dans une magnifique photographie où l’éclairage et les couleurs splendides et idylliques ainsi qu’un soin tout particulier au cadrage donnent à son film une beauté lumineuse, le réalisateur, scénariste et monteur s’appuie sur une mise en scène sophistiquée, nimbant ses personnages d’une aura presque irréelle contrastant avec les couleurs ternes du ciel britannique pour évoquer des souvenirs idéalisés à l’image d’une scène où les deux protagonistes ne font plus qu’une sur un pont face à un panorama rosé, telles des stars hollywoodiennes des années 1950 en Technicolor. Il navigue ainsi entre des contrastes de bleu et de jaune dans un va-et-vient constant entre deux codes couleurs, deux époques, deux continents, entre la réalité du présent et la rêverie d’un passé (recomposé) …

Cette subtile narration sur une double chronologie portée par les fines et délicates interprétations de Suzu Hirose, Fumi Nikaido, Camilla Aiko et Yō Yoshida, construit un récit ambigu, nimbé de mystère et ouvert aux interprétations, dont la narratrice n’est jamais entièrement fiable. C’est le portrait d’une survivante, donc un personnage fondamentalement défini par sa capacité à se réinventer, dont le récit en flashback est le reflet de sa culpabilité et dont la mémoire se disperse comme une fragile lumière qui éclaire et réchauffe un peu les souffrances. Face aux drames traversés (dans une époque comme dans l’autre), les blessures intimes se pansent en silence dans une tentation de fuite qui fait taire les séquelles, et (parfois) se réfugier dans une réalité alternative. La reconstitution du passé de sa mère par sa fille cadette est ainsi un moyen inattendu pour la narratrice de mettre le passé entre parenthèse et de peut-être, enfin, s’accepter … “Souvent, on ne ment pas pour tromper les autres. On le fait pour se tromper soi-même et se cacher des vérités insupportables” (Kazuo Ishiguro) !
Raphaël Sallenave
Lying on her sofa, lit only by the soft glow of a table lamp, the narrator opens her eyes, her heart pounding, overcome by grief. But what was she dreaming or thinking about? From this Western-style house in the English countryside, with its magnificent Japanese garden, a remnant of the past, we are transported to a Japanese home. We are now thirty years earlier, in 1952 in Nagasaki. Everything seems so peaceful in this city, which had nevertheless experienced the atomic bomb seven years earlier. Under pressure from her youngest daughter, an aspiring author, the narrator then recounts her past and her last days in her native country, when she was a devoted housewife fantasizing about the few images of Hollywood stars she collected. But this story, which brings her back to the ghosts of the past, doesn’t quite add up. Is it a memory lapse? A mother who doesn’t want to tell her daughter everything? Or a narrator who is reinventing her memories?
After the excellent “A Man,” Kei Ishikawa elegantly adapts Nobel Prize winner Kazuo Ishiguro’s 1982 debut novel, painting a portrait of a woman by blending her personal story with that of Japan and inviting us to reflect on memory and truth, evoking post-war Japanese society, female sisterhood, and parental guilt. In a beautiful cinematography where the lighting and colors are gorgeous and dreamy, and the framing is carefully crafted, giving the film a radiant beauty, the director, screenwriter, and editor relies on sophisticated staging, surrounding his characters with an almost unreal aura that contrasts with the dull colors of the British sky to recall idealized memories, as in a scene where the two protagonists become one on a bridge facing a rosy panorama, like Hollywood stars of the 1950s in Technicolor. He thus moves back and forth between contrasts of blue and yellow, constantly shifting between two color schemes, two eras, two continents, between the reality of the present and the reverie of a (reconstructed) past…
This subtle narrative with a twin timeline, carried by the graceful and delicate performances of Suzu Hirose, Fumi Nikaido, Camilla Aiko, and Yō Yoshida, builds an ambiguous story shrouded in mystery and open to interpretation, in which the narrator is never entirely reliable. This is the portrait of a survivor, therefore a character fundamentally shaped by her ability to reinvent herself, whose flashback narrative reflects her guilt and whose memory scatters like a fragile light that shines and warms a little on her suffering. Faced with the tragedies they have endured (in both eras), intimate wounds are silently treated in an attempt to escape that keeps the scars quiet and (sometimes) takes refuge in an alternate reality. The reconstruction of her mother’s past by the younger daughter is thus an unexpected way for the narrator to put the past aside and perhaps, finally, accept herself… “We often don’t lie to deceive others. We do it to deceive ourselves and hide from unbearable truths” (Kazuo Ishiguro)!
Raphaël Sallenave