Rsg Production

Fantôme Utile

 
ผีใช้ได้ค่ะ – Pee Chai Dai Ka

2025

FR                   EN

 

Absurde. Surréaliste. Grinçant. Trois qualificatifs qui siéent à merveille à cet étrange bijou cinématographique réalisé par le Thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke. Sous des faux (mais aussi des vrais) airs de comédie noire reposant sur un concept résolument décalé, « Fantôme Utile » est un film singulier qui tranche, tant pour sa forme que pour son fond.

Primo, le long-métrage est absurde en raison de son synopsis. L’histoire raconte celle de March, homme désespéré suite au décès prématuré de son épouse, Nat. Mais celle-ci réapparaît sous la forme d’un fantôme qui d’abord possède… un aspirateur. La famille de March est en effet propriétaire d’une usine d’électroménager, et Nat n’a trouvé que cet appareil comme canal afin de communiquer avec son mari et de régler quelques affaires en attente, au grand désespoir de Suman, la mère de March.

Secundo et logiquement, le film est surréaliste parce qu’il emprunte des thématiques et des mises en scène entremêlant le fantastique et le comique. Outre un format d’image semblant constituer le juste milieu entre la pellicule et le numérique, la photographie, très soignée, prend souvent des couleurs chatoyantes ou du moins met en valeur les contrastes (entre le rêvé et le réel, entre le spectral et le charnel, entre le ‘bon’ et le ‘mauvais’), quitte à être volontairement kitsch, par exemple dans la conception de la robe bleue de Nat et de son ‘vaisseau-aspirateur’. L’intrigue fait de surcroît intervenir des personnages archétypaux de la société thaïlandaise – des moines bouddhistes aux ladyboys en passant par les marâtres traditionalistes et les politiciens corrompus –, ce qui crée des situations parfois clairement clichées mais franchement amusantes.

Néanmoins et tertio, « Fantôme Utile » est grinçant parce que malgré son style marqué, il dénonce les nombreuses failles de la Thaïlande contemporaine. Nat est ainsi décédée des suites d’une maladie respiratoire due à la pollution industrielle, symbolisée par la notion récurrente et par ailleurs polysémique de ‘poussière’ (en langue thaïe, ‘poussière’ désigne aussi les laissés-pour-compte, ceux qui sont balayés par les puissants), d’où le choix de l’aspirateur. Pollution industrielle générée par un capitalisme impitoyable, où les grands patrons (et leurs grandes familles) sacrifient la santé de leurs employés au nom du profit, le tout avec l’aval d’une classe dirigeante qui est loin d’être blanche comme neige. Le film débute ainsi par le démantèlement d’un monument à la gloire des révolutions démocratiques des années 1930 et 1940, plus tard remplacé par une statue en l’honneur de Nat qui peu à peu se retrouve en contradiction avec cette puissante phrase prononcée dans le film : “les fantômes sont ceux qui ne se résignent pas à la Mort, leur retour est un acte de protestation”. Nat devient en effet, sans s’en rendre compte au départ, un ‘fantôme utile’ aux yeux du pouvoir qui, au nom d’un ‘bien’ relatif, efface la mémoire ainsi que les spectres de personnes jugées encombrantes par une poignée de dirigeants. Le long-métrage fait aussi directement référence aux manifestations violemment réprimées de 2010, grâce à une narration en poupées russes qui, en somme, permet de critiquer l’étouffement du passé à des fins idéologiques à coups de lavage de cerveau – ici, littéralement. Cependant, outre cette évidente prise de position politique, « Fantôme Utile » demeure un film qui interroge la notion d’emprise familiale et sociale, où le personnage de Nat, comme celui tout aussi intéressant et touchant de Suman, finissent par remettre en question leurs rôles dans cette société tiraillée. Ratchapoom Boonbunchachoke signe ici ainsi (en guise de premier long-métrage, notons-le !) une œuvre inédite et intelligente, à la conclusion peut-être un peu trop délirante mais qui s’inscrit certainement dans cette folie dont font preuve tant le scénario que la Thaïlande qui y est exposée.

Axel Chevalier

 

Absurd. Surreal. Grim. Three words that perfectly describe this strange cinematic gem directed by Thai filmmaker Ratchapoom Boonbunchachoke. Under the guise of a dark comedy (both fake and real) based on a resolutely offbeat concept, “A Useful Ghost” stands out as a unique film, both in style and substance.

Firstly, the movie is absurd in terms of plot. The story tells of March, a man who is devastated by the untimely death of his wife, Nat. But she reappears as a ghost who initially possesses… a vacuum cleaner. March’s family actually owns an appliance factory, and Nat has only found this device as a channel to communicate with her husband and settle some unfinished business, much to the despair of Suman, March’s mother.

Secondly, and logically, the film is surreal in its use of themes and staging that blend fantasy and comedy. In addition to an aspect ratio that strikes a balance between film and digital, the meticulous camerawork often uses shimmering colors or at least highlights contrasts (between dream and reality, between the spectral and the carnal, between ‘good’ and ‘evil’), even if it means being deliberately kitsch, for example in the design of Nat’s blue dress and her ‘vacuum cleaner ship’. The plot also features archetypal characters from Thai society – from Buddhist monks to ladyboys, traditionalist stepmothers, and corrupt politicians – which leads to situations that are sometimes clearly clichéd but downright hilarious.

Thirdly, “A Useful Ghost” is grim because, despite its distinctive style, it exposes the many flaws of present-day Thailand. For instance, Nat died from a respiratory illness caused by industrial pollution, symbolized by the recurring and polysemic notion of ‘dust’ (in Thai, ‘dust’ also refers to the marginalized, those who are swept away by the powerful), hence the choice of the vacuum cleaner. Industrial pollution generated by ruthless capitalism, where big bosses (and their large families) sacrifice the health of their employees in the name of profit, all with the approval of a ruling class that is far from being squeaky clean. The film thus begins with the dismantling of a monument to the glory of the democratic revolutions of the 1930s and 1940s, later replaced by a statue in honor of Nat, which gradually comes into contradiction with this powerful statement made in the film: “Ghosts are those who do not resign themselves to death; their return is an act of protest.” Without realizing it at first, Nat effectively becomes a ‘useful ghost’ in the eyes of those in power who, in the name of a relative ‘good’, erase the memory and spirits of people deemed troublesome by a handful of leaders.

The movie also makes direct reference to the violently repressed protests of 2010, thanks to a Russian doll-style narrative that, in short, allows for criticism of the suppression of the past for ideological purposes through brainwashing – here, literally. However, beyond this obvious political stance, “A Useful Ghost” remains a film that explores the notion of family and social control, where the character of Nat, like the equally interesting and touching character of Suman, ends up questioning their roles in this conflicted society. Ratchapoom Boonbunchachoke has created (in his feature film debut, no less!) a unique and intelligent work, with a conclusion that is perhaps a little too delirious but which certainly fits in with the madness exhibited by both the script and the Thailand it depicts.

Axel Chevalier

Comment devenir riche
Exit 8